À te regarder ils s'habitueront
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À te regarder, ils s’habitueront au Quat’Sous | De la dynamite !

À une autre époque, on aurait parlé d’une création collective éclatée. L’expression reprend tout son sens au Théâtre de Quat’Sous qui propose en ouverture de saison une pièce choc par un collectif d’auteurs composé de 11 comédiens de différentes origines, six metteurs en scène et deux dramaturges. À l’idéation et à la direction artistique avec Mani Soleymanlou, décidément le règne d’Olivier Kemeid à la barre du petit théâtre de l’avenue des Pins commence en lion.

Le titre de la pièce, même emprunté à René Char, ne rend pas justice à l’extrêmement riche mixité des profils et des talents des créateurs de À te regarder, ils s’habitueront. Car, comme le chantait Pauline Julien, « On est toujours l’étranger de quelqu’un », et comme l’a écrit Luc Plamondon « Il n’y aura plus d’étrangers, nous serons tous des étrangers à Monopolis ».

La réappropriation du passé, sa diversité culturelle et le concept du vivre ensemble sont au cœur de l’œuvre qui, plutôt que disparate et hétérogène, rend admirablement tangible le contexte contemporain de l’émancipation en commun des nations.

Photo par David Ospina.

Photo par David Ospina.

Une Italienne belge, une Catalane, des Arabes, des Noirs, une Asiatique, un Russe, un danseur québécois avec une demie jambe artificielle s’exécutant sur Câline de blues de Gerry Boulet, trois Autochtones, une chorégraphe noire, un rappeur noir aussi, deux femmes et trois hommes blancs, deux directeurs artistiques dont l’un est un Arabe né au Carré Saint-Louis et l’autre est Iranien, voilà tout un melting-pot artistique qui vient s’opposer à l’uniformatisation des individus et de leurs sociétés, promulguant l’urgente nécessité pour tous de prendre la parole.

Photo par David Ospina.

Photo par David Ospina.

« Je veux du bordel, du chaos, du fracas, du fulgurant, du doux-amer, du sans bon sens! La vie telle qu’elle est quoi. Et c’est un euphémisme de dire qu’elle est diversité », écrit dans le programme Mélanie Demers qui, avec Nini Bélanger, Bachir Bensaddek, Dave Jenniss, Chloé Robichaud et Jean-Simon Traversy, compte parmi les six metteurs en scène étonnamment au diapason pour ne pas que le résultat final ne se traduise par six numéros de bravoure à être pris isolément.

Les deux dramaturges, Alain Farah et Étienne Lepage, ont puisé à même notre histoire en faisant entendre le journaliste Gaétan Montreuil lisant en pleine télévision radio-canadienne des extraits nationalistes du fameux Manifeste du FLQ en 1970. Ils ramènent aussi le bouillant constat de « l’argent et le vote ethnique » du discours de Jacques Parizeau pour expliquer la mince défaite référendaire de 1995, et s’inspirent également du film Pour la suite du monde de Michel Brault et Pierre Perrault.

Les 11 comédiens dont les plus connus sont Marco Collin, Fayolle Jean, Igor Ovadis et Jacques Poulin-Denis, haranguent le public, le provoquent et l’interpellent avec des mots qui cognent, des images qui frappent dans le mille, comme celle du drapeau canadien avec la feuille d’érable renversée pendant le chant de l’hymne national par deux Autochtones qui bannissent avec force l’appellation d’Indiens.

Entre deux silences lourds de sens, l’un demandera comment dit-on cheap en innu? On dit cheap, répondra l’autre. L’humour d’ailleurs sert tout à fait bien le ton revendicateur, et le texte confronte des référents historiques comme Cartier, Colomb, Luther King et Napoléon à des personnalités d’aujourd’hui comme Anne Dorval, Karine Vanasse, Denys Arcand ou encore Dany Laferrière. Les enfants d’immigrants, les exilés, les dénaturés, les différents des autres, les races mises au banc et les rescapés en tout genre viennent ainsi renforcer leurs revendications, en particulier celles des Autochtones qui nous touchent au plus près. L’humour à froid et la dérision sont des armes puissantes au théâtre.

Tout se passe dans le très beau décor neutre de Yann Pocreau, avec ses hauts panneaux-écrans superposés en trompe-l’œil, et ses deux cubes au centre de la scène où prennent place les comédiens à tour de rôle. Le public embarque tout de suite, car le texte est intelligent, magnifiquement joué au naturel, et les situations aussi mordantes qu’un réquisitoire polyglotte adressé à la bêtise humaine universelle. Le Quat’Sous tient là un succès assuré.

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