Anne-Sophie Mutter
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Anne-Sophie Mutter à la Maison Symphonique | Prodigieux !

Vendredi soir, Anne-Sophie Mutter et son pianiste Lambert Orkis jouaient à la Maison Symphonique. C’était l’occasion rêvée de voir jouer cette violoniste de légende.

Issue d’un milieu dépourvu de musiciens, elle demande très jeune à prendre des cours de violon. Formée par Aïda Stucki au Conservatoire de Winterthur, elle est repérée à l’âge de 13 ans par Herbert Von Karajan, qui lui propose de venir jouer dans l’Orchestre Philarmonique de Berlin.

Au fil des années, elle a ajouté des compositeurs contemporains à son répertoire (Henri Dutilleux, Witold Lutoslawski, Krzysztof Penderecki…) faisant d’elle une artiste présente sur tous les plans. Depuis plus de trente ans, elle se produit avec Lambert Orkis, avec lequel elle a réalisé de nombreux disques chez Deutsche Grammophon.

Crédit photo : Antoine Saito

Au programme de la soirée, un mélange d’œuvres classiques et modernes, réunissant Mozart (1756-1791), Debussy (1862-1918), Ravel (1875-1937) et Poulenc (1899-1963). Le concert fut au-delà de toute attente : le talent, la présence, l’expérience des musiciens, la qualité des instruments et l’acoustique de la Salle Symphonique se sont alliés pour créer une soirée magique.

 

Irréel et enchanteur

L’arrivée d’Anne-Sophie Mutter est pour le moins spectaculaire. Habituée des tenues de haute-couture, elle s’est parée pour la soirée d’une robe bustier noire, dont le bas cousu de fleurs rouge et orange effleure le sol.

Crédit photo : Antoine Saito

Pendant le concert, elle se balance doucement, gardant une stature et un maintien impressionnants. Son visage ne laisse transparaître que peu d’émotions, comme si seul le violon les concentrait et les déployait. L’entente musicale avec son pianiste semble si naturelle, qu’elle frappe soudainement, pour se faire aussitôt oublier.

Le programme qui réunit des sonates classiques et modernes est très bien construit. S’ouvrant sur la Sonate pour piano et violon en mi mineur, K. 304, écrite par Mozart à Paris en 1778, écho des vexations que subit le compositeur pendant ces années-là, elle développe en deux temps des accords mélancoliques.

Elle permet également d’ouvrir l’espace musical, avec des formes très structurées, préparant le spectateur à accueillir la Sonate n°3 pour violon et piano en sol mineur de Debussy, dont le contraste apparaît alors plus clairement. Écrite en 1915 dans le contexte de la Première Guerre Mondiale, elle est présentée par Debussy comme une œuvre « pleine d’un joyeux tumulte », ayant pourtant « croupi dans les ténèbres d’un cerveau morose ».

140 ans après Mozart, Debussy présente des sonorités qui nous jettent dans la modernité harmonique. Le ton de la Sonate n°2 pour violon et piano (1923-1927) de Ravel contraste avec les deux précédentes. Celui-ci a voulu explorer l’incompatibilité essentielle entre violon et piano, créant des mélodies qui dissonent, se frottent l’une à l’autre, jusqu’à créer des étincelles.  La combinaison du violon et des accords inspirés par le jazz dans le deuxième mouvement, créé un moment particulièrement fort dans la sonate. Les ostinatos, le rythme syncopé et les glissandos sont merveilleusement maîtrisés par la violoniste,
À l’entracte, il nous semble avoir assisté à une performance irréelle, qui laisse place seulement à la fascination et à l’émerveillement.

Heureusement pour nous, il en reste encore. Le duo reprend avec la Sonate pour violon et piano n°32 en si bémol majeur, K. 454. Si la première sonate de Mozart était mélancolique, celle-ci, composée sept ans plus tard pour la virtuose Regina Strinasacchi, déploie toutes les armes du grand compositeur. L’œuvre semble également jouer de la tension et de la fusion possibles entre les deux instruments, qu’Anne-Sophie Mutter et Lambert Orkis transmettent avec une expressivité et un sens des volumes qui laissent sans voix. La sonate pour violon et piano de Poulenc est la dernière de la soirée. Cette œuvre terminée en 1943, en l’honneur du poète et dramaturge espagnol Federico Garcia Lorca (1898-1936), est inspirée de l’un de ses vers : « La guitare fait pleurer les songes ». Le premier mouvement Allegro con fuoco est d’une grande intensité, avant de céder la place à des sonorités qui oscillent entre l’espoir et la mélancolie. Elle joue de sons grinçants et dissonants, sur lesquels Anne-Sophie Mutter brille, produisant mille sons comme si elle était un orchestre à elle seule.

Après ce concert olympique, le duo n’en reste pas là et nous offre deux généreux bis : l’un, décalé et virtuose, inspiré d’une rumba jamaïcaine composée par Arthur Benjamin (1893-1960) et transcrite par Sasha Heifetz, l’autre écrit par André Prévin, ancien mari de la violoniste, mort le 28 Février dernier.

Une image reste, celle de la violoniste dont l’archet voltige, léger, dans une maîtrise parfaite de la technique et du son. Lambert Orkis et Anne-Sophie Mutter nous prouvent qu’un piano et un violon peuvent habiter l’espace d’une salle Symphonique avec autant de prestance que celle d’un orchestre.

Crédit photo : Antoine Saito

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