Antoine et Cléopâtre au FTA 2017 | En manque de passion

Comment imaginer qu’un couple mythique, comme celui proposé avec Antoine et Cléopâtre par le metteur en scène portugais Tiago Rodrigues, puisse manquer à ce point du premier ingrédient d’une grande histoire d’amour : la passion ? C’est pourtant le regrettable constat fait devant cette production faible au niveau du jeu et obsessive dans le texte, présentée au Festival TransAmériques.

Tiago Rodrigues, début quarantaine, dirige depuis 2015 le prestigieux Teatro Nacional Dona Maria II à Lisbonne. D’abord acteur, il avait fondé en 2003 la compagnie Mundo Perfeito, créant à un rythme effréné des textes contemporains et des œuvres originales qui ont remis le théâtre portugais en vue, durement affligé par les restrictions budgétaires à la culture par son pays au bord de la faillite.

Adulé par la presse européenne pour son audace, il a créé en 2014 à Lisbonne sa Bovary, d’après le sulfureux roman de Gustave Flaubert, traitée sous l’angle intéressant du procès intenté à l’auteur en 1857 pour outrage à la morale. En développant ainsi une pratique d’écriture arrimée à la scène, Tiago Rodrigues se dira d’abord lecteur avant d’être auteur. C’est un point de vue défendable, mais périlleux.

Avec ses emprunts au personnage du premier Antoine, celui de Plutarque, comme à celui de la grande tragédie écrite par Shakespeare au début du 17e siècle, et tout autant au film-culte réalisé en 1963 par Joseph Mankiewicz avec l’ardent et inoubliable couple formé de Richard Burton et Elizabeth Taylor, voilà que cette version de Tiago Rodrigues nous ramène au degré zéro du jeu et de la mise en scène au théâtre.

Photo par Magda Bizarro.

Photo par Magda Bizarro.

Ses deux interprètes, Sofia Dias et Vitor Roriz, un couple dans la vie, ne sont d’ailleurs pas comédiens mais plutôt des danseurs qui deviendront ici les narrateurs de cette immense tragédie romantique, entre amour et trahison, qui chez Shakespeare comptait une quarantaine de personnages.

Dans un décor dépouillé, qui consiste au bas mot en un mobile suspendu n’évoquant en aucune manière la toute-puissance de la Rome d’Antoine ni la grandeur dominante de l’Égypte de Cléopâtre, les deux interprètes n’ont de cesse de se renvoyer la balle, chacun commençant ses répliques avec la même formule obsessive de « Antoine dit… » suivie aussitôt par « Cléopâtre dit… ». Le ton des acteurs est faible et monocorde, en manque d’élan qui projetterait le meilleur du texte, soumis qu’ils sont à ce procédé du non-jeu mécanique et robotisé qui éteint complètement la pièce.

En jeans et t-shirt pour tout costume, sans maquillages, et avec une table tournante pour tout accessoire, le couple bascule dans le narratif sans qu’on ressente la moindre tension entre eux. Même en ajoutant des gestes avec les mains, aucune passion amoureuse ne se dégagera de leur relation trahie, pas même avec « Antoine embrasse Cléopâtre » et « Cléopâtre embrasse Antoine » qu’ils se répéteront jusqu’à plus soif, et qui n’auront guère plus d’écho dramaturgique que « Antoine ouvre la porte » et « Antoine ferme la porte ».

Étonnant que cette trop molle proposition théâtrale ait été invitée au Festival d’Avignon et au Théâtre de la Bastille à Paris où la critique française a été clémente. Étonnant aussi qu’à partir des rives du Tibre et du Nil au passé glorieux, cette non-pièce se soit frayée un chemin jusque dans la programmation autrement relevée du Festival TransAmériques.

Photo par Magda Bizarro.

Photo par Magda Bizarro.

 

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