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ART au Théâtre du Rideau Vert | Humour et philosophie

Le Théâtre du Rideau Vert accueille cette année dans sa programmation une pièce incontournable du théâtre français : « Art » de Yasmina Reza. Écrite en 1994, la pièce est toujours « modernissime ». L’excellent trio composé de Benoît Brière, Martin Drainville et Luc Guérin, allié au talent de Marie-France Lambert – qui signe ici sa première mise en scène – ont fait passer au public du théâtre une belle soirée de fous rires.

Marc, Serge et Alain sont trois hommes, différents au possible, mais qui partagent trente ans d’amitié. La pièce commence par un aparté de Marc, seul sur scène, qui énonce le sujet de la soirée : « Mon ami Serge a acheté un tableau. C’est une toile d’environ un mètre soixante sur un mètre vingt, peinte en blanc. Le fond est blanc et si on cligne des yeux, on peut apercevoir de fins liserés blancs transversaux. » Ce tableau, œuvre du célèbre peintre Antrios, a coûté à Serge 100 000$. Un achat que ses deux amis auront bien du mal à comprendre.

La pièce de Yasmina Reza est une réflexion sur l’art, mais surtout une réflexion sur l’amitié. L’œuvre peinte en blanc sur fond blanc cristallise conflits et incompréhension entre ces trois hommes, qui finissent par se demander pourquoi ils sont amis. La complicité réelle entre Benoît Brière (Serge), Martin Drainville (Marc) et Luc Guérin (Yvan), qui partagent souvent la scène, donne une nouvelle dimension à l’écriture géniale de la dramaturge : on s’identifie à ce trio d’amis et on tente de déceler dans le caractère de chacun qui il pourrait représenter parmi nos connaissances. C’est là toute l’universalité de la pièce, qui part d’une incompréhension mutuelle autour d’un objet pour discuter, toujours dans l’humour, notre rapport à l’art et notre attitude lorsqu’on entre en désaccord avec ses proches.

Sur scène, c’est rapidement l’escalade : Marc ne peut pas accepter l’achat de Serge et il le crie haut et fort : « C’est une merde. Excuse-moi ». Serge perçoit dans ces remarques l’étendue de l’ignorance de Marc,  mais surtout sa condescendance vis-à-vis d’un milieu qu’il ne fréquente pas. Yvan, quant à lui, oscille entre les deux camps : il tente d’apaiser le conflit qui s’envenime et qui finit par l’inclure aussi. Les dialogues sont incisifs – l’adaptation en québécois ajoute une belle fluidité – et le débat est si absurde qu’il en devient profondément comique : public et acteurs éclatent de rire, sans que l’on sache parfois qui a provoqué le rire de l’autre.

La mise en scène de Marie-France Lambert est épurée. Les murs sont blancs, le sol est blanc, les quelques meubles sont blancs aussi et cela rajoute au comique de la présentation de l’oeuvre du peintre. Mais cette mise en scène met aussi en lumière la profondeur du texte de Yasmina Reza, grâce à un rideau blanc légèrement transparent à l’arrière-scène. Lorsqu’un des trois amis quitte la scène, il vient s’installer derrière ce rideau tandis que les deux amis restants alignent les commentaires désagréables à son sujet. A-t-on toujours conscience de l’avis de ses proches?

Le théâtre du Rideau Vert a été rempli de rires et d’applaudissements pour cette représentation d’ « ART ». Le texte de Yasmina Reza, brillamment remanié et interprété par trois excellents acteurs, dans une mise en scène très équivoque, a su parler à un public varié qui a quitté la salle en riant, mais aussi en se posant de nombreuses questions.

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