Festif de Baie-St-Paul
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Au-delà du Festif! | La paroles aux artistes Fet.Nat, Naya Ali et P’tit Belliveau

Le sort en est jeté : la 10e édition du Festif! de Baie St-Paul a fait ses calculs et se réjouit d’avoir attiré cette année plus de 40 000 personnes sur son site. Lorsqu’on divise ce nombre par 78 prestations prévues dans la programmation, à laquelle on ajoute une bonne dizaine de spectacles surprise, force est d’admettre qu’il y avait du monde à ‘messe sur le territoire des Baie Saint-Paulois-es.

La musique émergente au sommet de sa forme!

Le flot de festivaliers était constant, si les concerts n’affichaient pas complet, il fallait souvent user de ruse pour se frayer une place dans l’humidité de la foule afin d’arriver à ses fins et profiter d’un moment de grâce avec les artistes qu’on avait ciblés dans l’horaire chargé. C’est impressionnant de voir autant de monde arriver de tous les coins de la province pour participer à cette chasse aux trésors de musique principalement émergente. Fascinée par ce mouvement de mélomanes heureux, je me suis intéressée à l’impact de ce phénomène à long terme.

Photo par Jay Kearney.

Si les arts et les manifestations culturelles contribuent à l’évolution de nos sociétés, les artistes sont-ils conscients de la mission qu’ils portent sur leurs épaules? Sont-ils même intéressés à l’idée de s’enquérir d’une vocation? Des questions auxquelles la formation Fet.Nat et les artistes Naya Ali et P’tit Belliveau (aka Alex Burger) ont répondu avec sincérité pendant le festival.

Fet.Nat: “On veut que les choses soient libres, sans attente extérieure”

Ils sont quatre mais on pourrait fermer les yeux et s’imaginer une dizaine de musiciens dans une psychose organisée. Fet.Nat c’est le projet de JF No, Pierre-Luc Clément, Olivier Fairfield et Linsey Wellman, des musiciens aguerris qui défont les codes et proposent un mélange d’art punk jazzé qui s’inscrit dans une symphonie expérimentale rafraîchissante et authentique.

Leur album Le Mal est en lice pour un prix Polaris, les membres du groupe sont agréablement surpris de l’attention qui leur est accordée et s’affichent sans prétention :

On s’est passé la réflexion quant à la différence entre une oeuvre et du contenu. Il commence à y avoir un flou. Est-ce qu’on créé du contenu ou une oeuvre? Dans le contexte où on opère, notre intention est de créer des oeuvres, pas une image ou un contenu.

Quant à leur intention en tant que contributeur à l’évolution sociale, ils ne délaissent pas l’idée d’une mission cachée derrière ce qu’ils offrent. « L’idée c’est de faire questionner les gens. C’est quelque chose qu’on réussit à faire à travers les années. On a des idées politico-sociales et on laisse les gens interpréter ce qu’on dit. »

Les artistes sont-ils surévalués? Leur accorde-t-on trop la parole ou devrions-nous les considérer davantage et leur offrir de meilleures conditions pour pouvoir vivre pleinement de leur métier? Sur ce sujet, leur opinion diverge :

– Pierre-Luc: “La parole est beaucoup aux artistes, aux médias. On devrait donner plus d’importance aux enfants. Il manque la prise de parole de la prochaine génération.”

– Olivier : “Il y a une différence entre ceux qui font de l’art et ceux qui en font leur métier. Moi par exemple, c’est mon métier, je suis musicien professionnel. Ce que je crée comme oeuvre, je suis pas mieux placé que quelqu’un d’autre pour le faire. Tout le monde est un artiste et il n’y a pas assez de valeur accordée à ça.”

– JF No : “Je pense que c’est correct tel quel, parce que c’est tant mieux pour ceux qui prennent plus de place. La place qu’on donne aux artistes, ça finit par affecter nos finances, sur la façon dont nos institutions pensent le financement. Je pense que c’est important que ça reste comme tel.”

 

* Photo par Louis Laliberté.

Naya Ali “M’exposer au grand public a fait partie d’un processus pour changer de vie”

Qui oserait lui barrer le chemin devrait se lever de bonne heure pour ne pas perdre la face. Son nom circule depuis un moment et son engagement pour le hip hop est inébranlable. Programmée juste avant Dead Obies, elle s’est chauffé d’un bois et on comprend que sa braise ne risque pas de s’éteindre de sitôt. À propos de sa contribution en tant qu’artiste, elle s’affirme avec une verve assumée :

Mon impact est d’apporter une saveur différente. C’est moi et je sais que je suis unique, ce que je propose, c’est quelque chose dont on a tous besoin. Dans ce sens, je parle de la culture hip hop, j’apporte une nouvelle perspective.

Déjà, en tant que femme, elle est consciente qu’elle opère dans un monde d’hommes sans toutefois s’en plaindre :

C’est ce que je suis, une femme noire, une artiste qui est habituée de se battre et qui est forte. J’ai voulu me prouver à moi-même que je pouvais vivre une réalité différente. Je sais qu’on aspire pas tous aux mêmes choses mais pour moi la vie ce n’est pas de payer une maison et de payer des factures. On peut tous changer de vie, on peut tous choisir notre réalité.

Et quand il s’agit d’aborder de sa perception de la qualité de vie des artistes, son opinion est sans compromis :

En tant qu’artiste tu dois te demander si tu veux en faire une carrière. Si tu veux en vivre, tu dois devenir entrepreneur. Tu ne dois pas t’attendre à ce que le gouvernement te finance et tu dois traiter ta carrière comme une entreprise. Il faut investir et s’investir. J’assume toutes mes dépenses moi-même, c’est moi qui paye pour faire mes relations publiques et pour produire mes vidéos. Pendant ce temps-là, les autres payent leur maison. C’est un choix.

* Photo par Louis Laliberté.

 

P’tit Belliveau “J’adore la musique, c’est une passion but si je m’en fais pas une paye à quoi ça sert de jouer sans se faire payer. Pour faire ça, faut travailler fort”

Originaire de Baie Ste-Marie en Nouvelle-Écosse, P’tit Belliveau en a fait du chemin dans la dernière année. En formule band, P’tit Belliveau est les Grosses Coques s’est rendu jusqu’aux finales des Francouvertes, une vitrine incroyable qui leur a permis d’éclater au grand jour. Ambitieux, Jonah Guimond (de son vrai nom) est un musicien talentueux et passionné. Sa proposition musicale s’inscrit dans une formule bluegrass qui rock et qui suinte, et ça s’est prouvé! Avec l’absence de zone d’ombre sur la scène Pantoum du Festif!, les cornes du rock country ont chauffé dans le tapis, ce qui n’a pas freiné les ardeurs du groupe. C’est qu’ils n’y vont tout simplement pas de main morte!

Quant à la raison d’être du groupe, P’tit Belliveau ne prétend pas avoir un message à divulguer mais plutôt du fun à partager :

Si j’avais besoin de choisir une chose qu’on a à dire c’est qu’on veut que les gens prennent les choses moins au sérieux. On dirait que tout le monde est stressé avec la fin du monde mais au moins avec le set qu’on est en train de jouer on peux-tu juste boire une bière pis relaxer pis avoir du fun.

Quant au rapport de la société avec les artistes, son positionnement est autosuffisant. “Je crois pas que c’est au peuple de nourrir les artistes, il faut être businessman quand t’es artiste. C’est possible de se nourrir pis d’être confortable. Je pense pas que c’est aussi impossible que le monde pense d’être artiste.”

P’tit Belliveau et les Grosses Coques, c’est le résultat d’un calcul planifié. Originaire du bout du monde de notre pays et conscient des distances, fallait que ça vaille la peine de faire la route pour conquérir la population francophone majoritairement accessible du côté du Québec :

J’avais un plan depuis longtemps. Pendant longtemps c’était juste moi pis P’tit Belliveau. J’enregistrais de la musique dans ma chambre pis je la releasais ça online pour faire un p’tit buzz. Quand j’étais au point de faire un band, je voulais pas faire des p’tites salles avec trois personnes dans la salle, je voulais grinder à point avec mon band. J’ai déménagé à Moncton, on a profité du fait qu’on avait des fans. Pis là, le next step ben c’était de se faire connaître au Québec. À un certain point, on go with the flow mais on essaie d’être stratégique.

Le concours de circonstances l’ayant mené à s’inscrire aux Francouvertes, Jonah Guimond promet de poursuivre son plan et prépare un album pour l’année prochaine. Autonome, vaillant et fin économe, il écrit, compose et enregistre seul et quand c’est fin prêt, il invite ses acolytes, les Grosses Coques à venir performer sur scène avec lui. À l’affût, il faut rester alerte, et surtout ne pas manquer l’occasion de les voir s’enflammer sur scène!

* Photo par Louis Laliberté.

Le Festif!, une surdose légitime

S’il est possible d’avoir vécu des moments de déception parce qu’il était difficile de trouver une place pour voir le bout du nez d’Ariane Moffatt sur le quai ou un bout de gazon où se poser dans la cour à Kim pour savourer le retour surprise de Kevin Parent, des moments d’apothéose resteront imprégnés à jamais.

Comme celui avec Alexandra Stréliski, fraîchement arrivée d’Europe, qui a performé à minuit dans un jardin sûrement enchanté derrière l’hôtel Germain.

De son côté, Stéphanie Boulay a offert un moment délectable à l’air climatisé, elle nous a chanté une chanson dont le refrain est en portugais sur les beautés de la vie, une chanson composée avec, entre autres, Ingrid St-Pierre et Samito dans un camp de la SOCAN dans un moment d’extase artistique.

Et ô précieuse la prestation de Sarahmée dans le bus Festif!  Même en déplacement, elle trouve l’équilibre et communique son festif intérieur avec ses grands airs latino-afro-pop-caribbéen.

* Photo par Caroline Perron.

Les fans des vieux de la vieille en ont aussi eu pour leur argent. Avec Luc De Larochellière, Marjo, Vilains Pingouins, Vulgaires Machins et Grimskunk, pour ne nommer que ceux-là, on voit que même si les temps ont changé, la vocation des artistes reste la même, ils contribuent, souvent sans en être conscient à quelque chose de plus grand.

Le plus beau des bilans c’est de constater que des nouveaux amalgames de styles se créent, que des paroles restent imprégnées dans le temps et qu’au final, cette énergie s’imprègne et contribue à la perpétuité de l’inspiration qui voyage, influence et traverse les époques.

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