Bonne retraite Jocelyne
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Bonne retraite, Jocelyne de Fabien Cloutier à La Licorne | Pas tant que ça!

Il y a une sorte de buzz autour de Fabien Cloutier depuis quelque temps. Auteur, comédien, metteur en scène, tout le monde se l’arrache dans le milieu du théâtre, comme autant à la télé et au cinéma. En résidence d’écriture pour la deuxième fois à La Licorne, il nous arrive avec Bonne retraite, Jocelyne, une coproduction qui n’en finit plus d’ajouter des supplémentaires, face à un inexplicable engouement du public suivant la vague sans paraître se poser franchement la question : est-ce que c’est si bon que ça?

Car l’intrigue de la pièce est plutôt mince : la Jocelyne du titre, une Madame Chose simple fonctionnaire dont on apprendra peu sur sa vie et surtout sur sa psyché, réunit les membres de sa famille pour leur annoncer non pas qu’elle a retrouvé un enfant hors-mariage, non pas qu’elle a un cancer avancé, non pas qu’elle divorce, mais tout simplement qu’elle prend sa retraite.

Ils sont neuf comédiens prenant un coup en famille sur cette petite scène encombrée pour réagir à la grande nouvelle chacun à sa façon, autant dire en laissant libre cours aux élans entre mesquinerie, jalousie, envie et faux compliments, comme souvent dans une famille. Il y a Brigitte, la sœur de Jocelyne, il y a Jean, le chum de Brigitte, il y a les deux frères de Jocelyne, Justin et Paul, il y a Keven, le fils de Justin et de sa femme Jeanne, et enfin Ève et Viviane, les deux filles de Jocelyne. Trop de personnages donc, pour lesquels seulement le contour aura été dessiné par l’auteur en amont.

 

Pendant les très longues premières minutes de la pièce, tout ce beau monde s’amuse à piger un nom connu dans un bol, et à l’aide d’indices, à faire deviner par les autres de qui il s’agit. Après la chanteuse Marie-Mai, viendra René Simard avec pour tout indice qu’il a des cheveux bruns, ce à quoi ripostera un autre : « Y en a une couple qui ont les ch’veux bruns… » C’est dire à quel point le texte est dépourvu d’humour, souvent navrant même dans ses tentatives de nous faire rire, telle « une maladie de pas comprendre les jokes ».

Josée Deschênes, dans le rôle-titre, ne réussit pas à se positionner au cœur même de la pièce, avec une envergure aussi forte qu’il le faudrait. Trop de monde s’agite autour d’elle pour qu’on puisse sonder la profondeur de son personnage. Est-ce pour satisfaire les aléas de la coproduction avec le Théâtre du Trident à Québec et le Théâtre français du Centre national des Arts à Ottawa, la plupart des comédiens ne sont pas connus ici, ce qui n’aide pas, surtout quand un texte manque à ce point de substance.

Par contre, Brigitte Poupart dans le rôle de Brigitte sait juste bien où se mettre les pieds pour éviter les sables mouvants. Son ton, ses mimiques, sa promptitude à réagir, sa forte présence, font d’elle le seul personnage auquel on s’attache véritablement.

 

Aborder 1001 sujets en surface

Il sera question de TDHA, de voyage humanitaire, de cancer du sein à 57 ans, d’adoption, d’amour envers les animaux, de maltraitance des dauphins en particulier, d’autisme, de séparation douloureuse tout autant que du choix du meilleur blé d’Inde. Les sujets de discussion ne sont qu’effleurés, avec une manie agaçante de phrases coupées par un interlocuteur interrompant sans cesse celui qui tente de dire quelque chose le moindrement pertinent au milieu d’une argumentation le plus souvent banale.

Ce qui n’est pas pour aider non plus, c’est ce décor surchargé causant beaucoup de contraintes. S’y trouvent un palmier pleine hauteur, de nombreux amas de lourds rochers, de gros troncs d’arbre et de feuillages jonchant le sol, d’un bar monté sur une corde de bois, et d’un petit feu de camp à l’avant-scène qui ne sera d’aucune utilité, surtout que Jocelyne est sensée avoir réuni sa famille chez elle. Il s’agit là de la toute première scénographie au théâtre du gourmand tandem d’artistes contemporains Cooke-Sasseville, lequel en met trop.

Parmi les autres artisans, il faut souligner le premier opus au théâtre aussi du concepteur musical Luc Lemay, un membre du groupe de death metal Gorguts. Toutefois, la conception des costumes par l’auteure-compositeure-interprète Maude Audet, n’ajoute rien de particulier qui serve la pièce.

Dans son mot du programme de La Licorne, le directeur artistique sortant, Denis Bernard, parle de Fabien Cloutier comme étant « sans conteste un des auteurs dramatiques les plus importants de notre époque ». Laissons-lui plutôt sa chance. L’écriture de Bonne retraite, Jocelyne étant sa deuxième pièce, depuis Comment réussir un poulet en 2014, à être écrite entre les murs peut-être trop confortables de son théâtre de prédilection.

Car avant cela, il y avait eu la participation remarquée de Fabien Cloutier aux Contes urbains, dont le fameux monologue Ousqu’y’é Chabot? a inspiré deux pièces « drôles et décapantes », Scotstown et Cranbourne, créées à La Licorne en 2008 et en 2011. Et il y avait eu aussi la « puissante charge » Billy (les jours de hurlement) qui lui a valu le prix Gratien-Gélinas de la relève en écriture dramatique, ce qui ne se serait sûrement pas produit avec ce faible Bonne retraite, Jocelyne.

Mais le charisme de Fabien Cloutier, son charme au naturel, sa grande polyvalence, son aura de créateur à rebrousse-poil et au franc-parler qui lui ont valu une réputation d’auteur cinglant et frondeur, font en sorte que sa pièce ira en supplémentaires jusqu’au 17 novembre à La Licorne, avant d’être présentée au Théâtre du Trident à Québec en janvier 2019. Des supplémentaires ont été ajoutées du 4 au 15 juin 2019 à La Licorne. Surtout pas de retraite en vue donc, pour Fabien Cloutier à qui on laissera bien la chance au coureur.

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