Britannicus
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Britannicus de Racine au TNM | Agrippine, Néron et famille tordue

La dernière fois que Jean Racine a été joué sur la scène du Théâtre du Nouveau Monde, c’était il y a 25 ans, avec un mémorable Andromaque. Cette fois-ci, la directrice artistique du TNM, Lorraine Pintal, a misé sur un jeune metteur en scène en pleine ascension, Florent Siaud, pour dépoussiérer cet autre chef-d’œuvre de Racine qu’est Britannicus. Une grosse commande, avec prise de risque, qui aura demandé deux ans de travail acharné à Florent Siaud pour en arriver au brillant résultat que voilà.

La pièce a été écrite vers la fin des années 1660, et comme si ce n’était pas assez, l’intrigue remonte à l’an 55 de notre ère alors que Néron est à la tête du tout-puissant Empire romain, au détriment de son demi-frère Britannicus, fils de l’empereur Claudius et donc héritier légitime du trône, mais que leur mère, la vile Agrippine, a écarté au profit de Néron qu’elle manipule à sa guise depuis l’assassinat de Claudius avec sa complicité.

Jusqu’au jour où Néron, pour asseoir son pouvoir, fait enlever Junie, descendante directe de l’empereur Auguste et promise de Britannicus, dont il tombe éperdument amoureux. La passion pour le pouvoir et la force du désir amoureux feront le reste pour que s’érigent entre les deux frères ennemis les fondements même de la tragédie pure.

Ayant bénéficié pour l’écriture de son texte de la bourse Jean-Pierre Ronfard du TNM, Florent Siaud a réussi le tour de force de nous faire plonger dans une dimension psychanalytique de ses illustres personnages, et même d’apporter un côté érotisant à l’œuvre en faisant se mesurer deux comédiens ayant chacun une bonne dose de sex-appeal qui vient surprendre complètement le spectateur.

Ainsi, le Néron joué par Francis Ducharme fait son entrée sur scène en étant nu, au sortir du bain dans le palais royal qu’il occupe sans remords sous la tutelle d’Agrippine. Alors que le Britannicus joué par Éric Robidoux use de ses charmes pour rallier son entourage à sa soif de justice. Les scènes entre les demi-frères dégagent une telle sensualité dans leur violence qu’on oublie la tragédie qui se trame. Leur jeu se positionne au service des couleurs expressément voulues par le metteur en scène.

* Photo par Yves Renaud.

C’est d’ailleurs la première fois qu’Éric Robidoux, un acteur très physique, joue en vers. Et il y a quelque chose d’irréel à les entendre se parler en alexandrins, des vers de douze pieds astreints à une césure au milieu et à une chute ou une envolée qui respecte la rime. Aussi irréel que de vouvoyer un fils qui appelle sa mère Madame. La langue racinienne est d’une terrifiante beauté, exigeant un rythme précis et une adresse dans son exécution pour que la musicalité des vers fonctionne.

Ici, écrira Florent Siaud dans son mot du metteur en scène, les alexandrins ont la force d’animer les corps, de les tordre ou de les aimanter. Mais ils constituent surtout une arme politique, faisant du langage un acte à part entière. Tout en étant secrètement fasciné par la liberté subversive des cruels, Racine prend le parti des fragiles. Étonnant précurseur de la psychanalyse moderne, il suggère que c’est aussi dans les replis de l’inconscient que l’Histoire se joue, que l’espace politique est aussi un espace mental et viscéral. De cette vision du monde émerge un théâtre profondément humain.

L’autre facteur érotisant est le jeu équivoque de Sylvie Drapeau en Agrippine, couvant son fils bien-aimé de façon malsaine, mais à prime abord dans son intérêt à elle. La comédienne, qui fait son entrée en scène en portant sur la tête une toque impériale, contredite par des verres fumés tout à fait 21e siècle et fumant une fausse cigarette, se déploie avec une force et un panache qui font qu’elle est restée la Divine Drapeau de ses débuts, comme entre autres dans Oh les beaux jours de Beckett où elle avait été la première à interpréter une Winnie jeune, mais déjà fatiguée de vivre.

* Photo par Yves Renaud.

Maxim Gaudette en Burrhus, proche conseiller de Néron, Marc Béland en Narcisse, allié de Britannicus que l’on découvrira ensuite à la solde de Néron, Évelyne Rompré en Junie, et Marie-France Lambert en Albine, la confidente d’Agrippine, tous les rôles secondaires sont de la même mouture racinienne voulue par le metteur en scène pour en arriver à une œuvre cohérente.

Enfin, de cette production aérienne de près de deux heures, il faut souligner aussi le très beau décor de Romain Fabre, consistant principalement en une toile dorée au motif géométrique contemporain de losanges qui se révèle progressivement, et qui sert d’écran aux projections vidéo conçues par David B. Ricard, de pair avec les éclairages réussis de Nicolas Descoteaux et la conception sonore de Julien Éclancher qui se permet même un emprunt à la musique électronique actuelle.

« Vous vous troublez, Madame, et changez de visage. Lisez-vous dans mes yeux quelque triste présage? » dira Néron à sa redoutable mère. Comme quoi Racine est bien en ville, et il ne faut pas le manquer, car c’est de la visite rare.

* Photo par Yves Renaud.

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