Candide ou l'optimisme
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Candide ou l’optimisme (de Voltaire) revu par Pierre Yves Lemieux au TNM | Emmanuel Schwartz emporte tout sur son passage

Il y a bien longtemps que François-Marie Arouet, dit Voltaire, n’est apparu sur une scène montréalaise. L’écrivain et philosophe français qui a écrit Candide ou l’Optimisme, son conte philosophique romanesque le plus connu depuis sa parution houleuse en 1759, brille sur les planches du TNM actuellement, de par le jeu enflammé de cet acteur prodigieux qu’est définitivement Emmanuel Schwartz, ici sous la direction avisée d’Alice Ronfard.

« Alice, c’est ma grande complice, ma mère théâtrale et ma sœur spirituelle », a déjà dit dans les médias le comédien au corps élancé qui s’est démarqué en quelques années seulement avec ses interprétations nourries d’un talent d’exception dans des pièces pas faciles à dompter, comme Tartuffe, Caligula ou encore En attendant Godot. Chaque fois, sa longue silhouette, sa barbe épaisse dissimulant un visage émacié, sa dégaine comme les mouvements sinueux de tout le corps, ses longs cheveux hirsutes, mais surtout sa voix, chaude, puissante, juste et harmonieuse, ont eu tôt fait de le propulser à l’avant-scène en tant que valeur sûre.

Emmanuel Schwartz a passé plusieurs mois plongé dans l’œuvre bien fournie de Voltaire, avec ses pas moins de 50 pièces de théâtre, du roman, de la poésie, des essais historiques parmi lesquels son fameux Traité sur la tolérance, des pamphlets brûlants pour lesquels il s’est caché avec ruse de la censure en empruntant plus de 200 pseudonymes, des Lettres philosophiques et un Dictionnaire philosophique aussi bien que des textes de vulgarisation scientifique, à quoi s’ajoute une imposante correspondance de quelque 4 000 lettres adressées aux grandes figures politiques et intellectuelles de son époque.

* Photo par Yves Renaud.

Quand la pièce commence, Voltaire est retiré de force dans son château de Ferney, près de Genève, après avoir été banni de Paris à cause de ses écrits incendiaires sur la royauté, la religion, la justice, l’affranchissement des femmes, la liberté du peuple, la victoire de l’optimisme et de la lucidité contre la noirceur primitive de ce qui deviendra grâce aux penseurs affranchis comme lui le siècle des Lumières.

En cul de chemise sur la scène, Voltaire organise avec deux acteurs les répétitions de l’adaptation de son roman Candide, du nom du personnage naïf ayant été expulsé du château pour avoir frivolement embrassé Cunégonde, la fille du baron qui n’entendit pas à rire ni à en rester là. Dans une sorte de voyage initiatique, Candide sera contraint de parcourir le monde et de faire face à ses dangers inconnus, sans jamais se départir toutefois de l’inaltérable optimisme que lui a inculqué le philosophe Pangloss.

Le texte de Voltaire parle de péché originel, de frayeur légitime devant l’Inquisition, de la fille d’un pape, de la menace des anthropophages, d’un utopique Eldorado, des Français du Canada qui finiront par perdre leur langue, de l’idée du néant à la place du monde torturé et du chaos de l’univers auxquels il oppose l’espérance, en posant la grande question de l’existence de Dieu. « Si j’existe, c’est que Dieu existe », lancera avec un dangereux fanatisme et par dépit l’anti-héro. Mais, comment en être sûr? Voltaire qui, chose rare à l’époque, mourra à 84 ans, ne s’avancera pas davantage sur la récurrence du sujet.

* Photo par Yves Renaud.

Alice Ronfard a choisi de très près les cinq comédiens qui endossent les 12 personnages dégagés judicieusement par Pierre Yves Lemieux  de cette œuvre de Voltaire écrite alors qu’il avait 64 ans. Benoît Drouin-Germain se distingue en Candide avec son large sourire et une énergie contagieuse. Alors que Valérie Blais, en amante ou en servante, mesure son talent à celui d’un Patrice Coquereau méconnaissable avec sa longue perruque, quand ce n’est pas en arborant un pantalon en velours vert fluo et une veste dorée.

Seule Larissa Corriveau, écourtichée dans son costume rouge saillant à l’esthétique disco, et pourvue de hautes bottes en cuir rouge aussi, nous fait nous demander si elle sort tout droit d’une autre pièce, soustraite celle-là aux dictats de Louis XV et à la morale pudique du 18e.

La musique originale du jeune compositeur et musicien électro-pop Tomas Furey, fils de Lewis et de Carole Laure, se prête à merveille aux différents climats de la pièce. Et l’on est ébloui par les décors malléables de Danièle Lévesque, en particulier devant le gigantisme fort impressionnant du lustre central qu’elle a conçu avec Cédric Lord comme dans un coup franc de génie créatif, bien exploité par le scintillement des éclairages de Cédric Bouchard-Delorme. Du côté des costumes, il convient de saluer aussi le travail inventif de Marie Chantale Vaillancourt, une habituée de l’exubérance avec sa riche palette venant de son travail au Cirque du Soleil.

Dans son mot de directrice artistique des lieux, Lorraine Pintal écrit : « La rencontre d’Alice Ronfard et d’Emmanuel Schwartz dans ce que Voltaire offre de plus iconoclaste, débridé, absurde, loufoque et disjoncté, ne peut qu’être explosive ». Et c’est exactement ce qui se produit sur la scène du TNM.

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