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Centre du Théâtre d’Aujourd’hui – Saison 2018-2019 | À l’inverse de la parité

Sylvain Bélanger, directeur artistique, vient d’annoncer de quoi sera faite la 50ième saison du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, en qualifiant de « miracle » la survie de l’institution s’étant donnée dès le départ la noble mission de ne présenter que des auteurs québécois et franco-canadiens. Un pari auquel peu croyaient. Et voilà que pour le 50ième anniversaire du CTD’A, les auteurs et les comédiens seront très majoritairement des femmes, déjouant le débat qui court sur la parité en y répondant par l’inverse.

En 50 ans, ce sont près de 400 productions qui y ont été créées par pas moins de 3000 artistes. Sylvain Bélanger, qui n’était pas né au moment de la fondation du théâtre par Jean-Claude Germain, avoue que cette saison de femmes artistes était voulue de sa part : « Quand je suis arrivé à la direction, il n’y avait pas un projet sur quatre qui était proposé par une femme. Je me suis vraiment gratté la tête. Alors, j’ai fait un travail de terrain, je suis allé chercher des auteures en annonçant mes couleurs, et ça a provoqué une émulsion.»

Qu’il y est davantage de paroles de femmes au théâtre, ça change notre rapport au spectacle, ça apporte une théâtralité nouvelle, et une façon autre de raconter qui modifie notre vision du monde.

 

La saison débute néanmoins par la nouvelle création de Mani Soleymanlou, Neuf (titre provisoire) (toutefois permanent), avec un groupe d’acteurs et d’actrices faisant partie de la génération des fondateurs. Ce sont Marc Messier, Henri Chassé, Pierre Lebeau, Mireille Métellus et Monique Spaziani. Mise en scène par l’auteur, la pièce a l’ambition de remettre en question nos appartenances à des identités parallèles et collectives.

« Je ne sais pas encore ce que je vais jouer, dit au passage Marc Messier, et ça m’inquiète toujours un peu, mais en étant aussi bien entouré, ça m’étonnerait qu’il n’arrive rien. Les gens vont aimer. Mani a souvent fait ça avec ses shows, il va écrire à partir de nos rencontres en répétition et avec la complicité des acteurs », dit celui qui a « adoré l’expérience » à propos de La mort d’un commis voyageur faisant tout une transition avec le légendaire Broue. « J’aurais aimé que la tournée continue, et qu’on aille dans toutes les régions. Mais, on a joué la pièce 56 fois, ce qui est quand même pas pire », ajoute Marc Messier dont le bleu des yeux ne trahit pas ses 70 ans.

Suivra Centre d’achats, par l’auteure Emmanuelle Jimenez et le metteur en scène Michel-Maxime Legault, avec sept comédiennes, dont Anne Casabonne et Danielle Proulx, lancées dans la spirale du magasinage compulsif.

Puis, en janvier 2019, on attendra beaucoup de ColoniséEs, le nouveau texte d’Annick Lefebvre qui a créé une petite commotion avec J’accuse dans le même théâtre. La création, qui se donne pour assise le couple emblématique de Pauline Julien et Gérald Godin dans le monde qui a été le leur, sera défendue par Macha Limonchik et Benoît McGinnis, ce dernier étant une fois de plus mis en scène par René-Richard Cyr.

« Le texte est encore en gestation, c’est difficile pour moi d’en parler, soutient René-Richard Cyr. Mais, j’avais été soufflé par la pièce J’accuse. Qu’Annick Lefebvre soit venue me chercher, c’est d’un grand plaisir. » Un retour au bercail aussi pour le metteur en scène chevronné qui a dirigé un long temps ce théâtre. « Je suis ravi et honoré d’être ici pour le 50ième, c’est encore plus touchant pour moi. »

En mars, Sylvain Bélanger s’est gardé la mise en scène d’un tout nouveau texte de Catherine Chabot, Lignes de fuite. Un 5 à 7 entre amis qui s’étire dans la nuit et dérape complètement à mesure que le temps avance. Léane Labrèche-Dor est au nombre des six comédiens. Celle qui a joué dans J’accuse aura 30 ans l’été prochain.

« Ça ne me fait pas peur les âges, confie-t-elle. Je jouerai au théâtre ce jour-là, je ne sais même pas si je pourrai faire quelque chose de spécial. Et puis vont commencer les périodes de travail en gang pour Lignes de fuite. C’est un texte qui est encore en chantier, on ne sait pas exactement ce que ça sera. Mais le mandat du Théâtre d’Aujourd’hui est de présenter des créations québécoises contemporaines, donc c’est normal qu’on n’ait pas encore le texte. »

Benoit Drouin-Germain, Léane Labrèche-Dor, Lamia Benhacine, Victoria Diamond et Catherine Chabot.
Crédit photo: Maryse Boyce.

Stonerie poétique en fermeture

La saison dans la salle principale du CTDA se terminera en avril 2019 sur la note jubilatoire d’une nouvelle « stonerie poétique » imaginée par Loui Mauffette. Cette fois, l’excitante roulade de poèmes et autres textes pour tout matériau dramatique a pour titre Chansons pour filles et garçons perdus. Le fils de Guy Mauffette en assurera la mise en scène, secondé par Benoît Landry.

« Ce sera comme pour une création collective, glisse Loui Mauffette, avec du mouvement et de la danse. Ce sera plus physique que cérébral, avec des auteurs nouveaux et quelques anciens. Et je le dis sans prétention, nous rendrons hommage à Carbone 14 et le théâtre des années 80 où il y avait tant de poésie dans les images. Il y aura aussi des silences et des scènes sans texte, mais je ne peux pas encore parler précisément de l’esthétique du show ».

Pas moins de 12 comédiens nous convient à leur banquet poétique, dont Kathleen Fortin, Roger La Rue, Adèle Reinhardt et Macha Limonchik, cette dernière pour une deuxième fois au même théâtre durant la même saison.

Faisant allusion à ColoniséEs pour laquelle elle n’a pas encore de texte, Macha Limonchik ne manque pas d’ajouter à propos de Chansons pour filles et garçons perdus : « Ça non plus, je n’ai pas de texte encore. Mais j’aime beaucoup travailler sur des créations. Ce sera de la poésie et de la musique, un happening très excitant. J’aurai un show après l’autre, je crois que je vais déménager et dormir ici. »

 

 

Les Premières Nations aussi à l’honneur

Au tour de la Salle Jean-Claude-Germain maintenant, pour laquelle on pourrait reprocher à la direction artistique de ne jamais présenter les pièces de Jean-Claude Germain. C’est lui qui a initié le programme Écriture à l’École nationale de théâtre. Auteur dépareillé au rire gargantuesque, il est pourtant l’un des pionniers ayant porté notre langue à la scène, un père spirituel et fondateur de la dramaturgie québécoise.

Deux pièces originaires des Premières Nations seront à l’affiche. D’abord Okinum (qui signifie barrage en langue anishnabemowim), écrite et mise en scène par l’auteure en résidence Émilie Monnet. Et Aalaapi, que l’on peut traduire de l’inuktitut par « faire silence pour entendre quelque chose de beau ». Explorant le pouvoir de la radio, le texte qui vient d’un collectif de cinq auteures, se concentre sur la réalité au quotidien et le combat de survie de jeunes femmes originaires du Nunavik.

En novembre 2018, au texte, à la mise en scène et à l’interprétation, le duo J-F Nadeau et Stéphan Boucher présentera Nos ghettos, « condamnant à la fois l’hypocrisie du vivre-ensemble et toute forme de repli communautaire ».

Crédit photo: Maryse Boyce.

Suivra après Aalaapi, un autre tandem d’artistes en résidence, Marie-Ève Milot et Marie-Claude St-Laurent, avec Guérilla de l’ordinaire où six comédiennes et trois comédiens dénonceront les violences sexuelles et le sexisme ordinaire. Les mêmes auteures nous ont donné Chienne(s) cette saison.

Enfin, une création de l’artiste en résidence Rachel Graton, intitulée 21, sera mise en scène par Alexia Bürger, artiste associée au CTD’A. Le tandem de comédiennes Marine Johnson et Isabelle Roy témoignera de la réalité vécue par les bénéficiaires et les travailleurs sociaux, et de la volonté de changer son destin.

Une autre pièce à succès de Rachel Graton, La nuit du 4 au 5, sera reprise en décembre 2018 à la Salle Jean-Claude-Germain, tandis que l’irrésistible production Bashir Lazhar, d’Evelyne de la Chenelière, sera en tournée sur les routes du Québec tout l’automne.

Sylvain Bélanger soutient que 70% du théâtre présenté au Québec est québécois. Le Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, avec son taux de fréquentation pour les deux salles de 92%, aura même pu cette année enrôler quelque 200 abonnés à l’aveugle, c’est-à-dire des abonnements à taux préférentiels pris avant même de connaître la programmation. Un signe révélateur de ce que la dramaturgie québécoise se porte bien.

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