Chapitres de la chute
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Chapitres de la chute au Quat’sous | L’épopée théâtrale des Lehman Brothers

En cette rentrée 2018, la pièce de Stefano Massini, Chapitres de la chute, attire plus que jamais les metteurs en scène : reconnue pour sa force dramatique, elle s’impose comme une œuvre nécessaire, dix ans après la faillite de Lehman Brothers et le cataclysme financier et économique qui en a découlé. Le mois dernier, la pièce était présentée à Québec dans une mise en scène d’Olivier Lépine, et jusqu’au 3 novembre, Catherine Vidal et Marc Beaupré s’attaquent à ce texte monumental au Théâtre de Quat’sous.

 

Ascensions et chutes des « Lehman Brothers », une histoire du capitalisme moderne

Né en 1975, Stefano Massini, formé auprès de Patrice Chéreau et de Luca Ronconi, est l’un des plus grands dramaturges italiens contemporains. En 2012, il écrit Chapitres de la Chute, Saga des Lehman Brothers, pièce repérée rapidement par le comité de lecture du Théâtre du Rond-Point à Paris. Elle est ensuite mise en scène pour la première fois par Arnaud Meunier à la Comédie de Saint-Étienne en octobre 2013 et rencontre un vif succès critique.

La fresque théâtrale de Massini s’étend sur un peu moins de deux siècles, de septembre 1844 à septembre 2008, de l’arrivée de Henry Lehman, juif allemand, à New-York jusqu’à la faillite de la banque d’investissement Lehman Brothers. Dans cette pièce, pas de dialogues, mais le déploiement d’un « théâtre-récit » orchestré par six acteurs qui jouent tous les personnages à travers les âges.

En rentrant dans l’histoire familiale des Lehman, le spectateur découvre également l’histoire du capitalisme moderne et ses mécanismes intrinsèques. En Alabama, Henry, Emanuel et Mayer Lehman bâtissent une fortune non négligeable sur la vente de tissus et de coton issu de plantations dont l’économie repose sur l’esclavage. Leur entreprise austère, concrète, sérieuse et imprégnée de religiosité judaïque devient florissante.

Cependant, l’incendie de leurs plantations de Montgomery les force à repartir de zéro. C’est la deuxième fois, ce ne sera pas la dernière, les Lehman Brothers ont la capacité de toujours rebondir et trouver de nouvelles solutions, même quand tout semble perdu. Ainsi, Mayer Lehman a l’idée de vendre le coton des plantations du Sud aux acheteurs du Nord, créant ainsi un nouveau métier : celui d’« entre deux » ou « gestionnaire ».

Pris entre le Nord et le Sud durant la guerre de Sécession, ils se relèvent et se jettent dans l’industrie naissante du pétrole. Le fils d’Emanuel, Philippe, contrairement à son père, s’intéresse au marché des actions et épouse le mot d’ordre du siècle nouveau, la « valeur », et ce qu’il implique : chaque chose a un prix, mais le prix peut changer. Les Lehman deviennent des commerçants d’un nouveau type, ce sont des « commerçants d’argent ».

Malgré leur succès, Philippe, comme son père, et comme son fils après lui, « fait un rêve » chaque nuit, dans lequel il chute du haut d’une pile immense d’argent sur laquelle il trône. Le rêve devient réalité, car Lehman est « comme une voiture sans frein », qui peut monter, mais dans la pente, seulement s’écraser. Après le jeudi noir de 1929, le fils de Philippe, « Bobby », qui s’intéresse plus à l’« entertainment » qu’à l’entreprise familiale finit tout de même par la sauver en investissant dans l’industrie de guerre. Dans l’après-guerre, l’émergence du marketing qui « fait de celui qui vend un perdant et de l’acheteur un gagnant » influence l’économie et la finance, avant qu’enfin, le département de trading mené par le Hongrois Lewis Glucksman fasse couler le navire. En 1929, Lehman Brothers n’avait sauvé personne, en 2008, personne n’a sauvé Lehman Brothers.

L’histoire racontée est connue, mais il faut rendre hommage au texte de Stefano Massini. Les formules sont cinglantes, le rythme cadencé, et l’on voit, petit à petit, se transformer cette entreprise rationnelle et austère et se dérégler en folie sur fond de swing. On voit non pas la construction d’un empire, mais d’une créature qui grandit, mange, dévore et finit par dépasser tous ceux qui l’ont conçue.

Tandis que les deux premières parties sont narratives et historiques, la dernière exprime ce dérèglement, et les brefs « chapitres » qui scindent chaque partie prennent des noms mythico-religieux, comme « la Tour de Babel » ou « Jonas dans le ventre de la baleine », pour évoquer à quel point cette entreprise s’est transformée en mythe moderne, payant bientôt pour sa démesure.

 

L’Histoire comme spectacle tragi-comique

Pour ceux qui ne connaissent pas le texte, Chapitres de la chute semblera sans doute étonnant. Les réflexions sur le capitalisme et la crise de 2008 amènent souvent à des constats tragiques et effarants. Pourtant, ce n’est pas l’angle qui est choisi par Stefano Massini, ni par les metteurs en scène. Ici, l’Histoire est vue comme un grand spectacle, ce que reflète la mise en scène dépouillée, constituée de rangées de sièges de théâtre quasiment identiques aux nôtres et de spots sur les côtés, qui évoquent plutôt un tournage de cinéma.

La pièce présente également des moments très drôles, évoquant toutes les névroses et la folie des Lehman : ainsi, Mayer demande douze fois en mariage sa future épouse, revenant régulièrement, tous les sept jours, pour la convaincre, ayant chaque fois amassé plus d’argent ; Philippe, lui, a noté dans un carnet toutes les cases à cocher pour trouver la femme idéale et leur donne des notes, allant de 0 à 200 ; Herbert Lehman enfant, futur gouverneur général de New-York et rival de son cousin Bobby, remet en question dans un moment hilarant, toutes les plaies que Dieu a infligées aux Egyptiens, provoquant l’indignation du rabbin.

Après quatre heures passées au théâtre de Quat’sous, on ressort avec l’impression d’avoir effectué une véritable traversée, sans jamais s’ennuyer, grâce à un texte intelligent, qui arrive à point nommé, dix ans après la chute, mais surtout grâce à des acteurs fantastiques, capables de jouer, tour à tour, tous les personnages de l’histoire. On mentionnera particulièrement Igor Ovadis et Olivia Palacci, dont la présence, les transformations et la puissance comique illuminent le spectacle de bout en bout.

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