Le grand cahier
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Critique théâtre: Le Grand Cahier au Quat’sous

Jeudi 12 janvier 2012 – Théâtre de Quat’sous (Montréal)

L’adaptation théâtrale du texte Le Grand Cahier d’Agota Kristof par le groupe Bec-de-lièvre reprenait l’affiche du Théâtre de Quat’sous hier soir, où elle sera présentée jusqu’au 20 janvier avant de partir en tournée québécoise. Petit bijou de mise en scène minimaliste et inventive (signée Catherine Vidal), Le Grand Cahier repose sur les épaules d’Olivier Morin et de Renaud Lacelle-Bourdon, qui construisent devant nos yeux un univers rude, non sans humour.

Olivier Morin et Renaud Bourdon-Lacelle

Pour la petite histoire, Le Grand Cahier nous plonge en temps de guerre, alors que Morin et Lacelle-Bourdon incarnent deux jumeaux, laissés à eux-mêmes chez la grand-mère bilieuse, qui s’entraînent par instinct de survie à se déshumaniser avec des exercices d’endurcissement physique et psychologique.

Le ton est particulier: comme les deux frères notent tout dans leur grand cahier, les acteurs adoptent une diction littéraire, descriptive, comme s’ils narraient eux-mêmes leur propre récit avec un flegme déconcertant, qui donne parfois lieu à un humour pince-sans-rire efficace.

La metteure en scène use d’ingéniosité afin d’évoquer les lieux, les personnages, les ambiances. La grand-mère, par exemple, est parfois représentée par Morin, de dos, qui se gratte le coude, ou plus tard, par une patate piquée sur un bâtonnet recouverte d’un petit voile. Cette méthode rappelle à la fois la pauvreté de moyens des personnages et l’imaginaire de l’enfance, tout en gardant un ton neutre qui intimide le spectateur au départ, mais dévoile rapidement son efficacité.

 

Impassibles face à l’atrocité et l’immoralité

Inexpressifs devant tant de pauvreté et d’horreur, les deux gamins sont ainsi prêts à faire face à l’envahisseur et au contexte cruel de la guerre qui gagnera bientôt le village où ils sont réfugiés. Mais ils restent aussi de glace face à une poignée d’événements pour le moins inusités, comme lorsqu’ils surprennent leur voisine Bec-de-lièvre à avoir des relations sexuelles avec un chien en plein air, ou lorsqu’ils deviennent les proies d’attouchements d’une servante qui se proposait à les baigner.

Déchargés de tout scrupule, les personnages prépubères n’ont guère de soucis avec toute cette sexualité habituellement répréhensible, pas plus qu’avec l’idée de tuer ou de voir mourir.

Leur débrouillardise, résultat de leur pragmatisme, étonne et nous ramène à la base de la condition humaine dans ce qu’elle a de plus essentiel: la survie, coûte que coûte. Mais comme si l’on tentait de nous faire comprendre que l’Homme est indissociable de tout aspect sentimental, on y décèle tout de même une empathie et un attachement pour la grand-mère, malgré l’âpreté de leurs interactions avec celle-ci, et même envers la voisine monstrueuse et mal-aimée.

Heureusement, la noirceur du récit se voit désamorcée par l’approche humoristique et la narration bon-enfant des personnages, incarnés avec brio par les deux acteurs, en symbiose.

Un tour de force réussi.

* Le Grand Cahier sera présenté au Théâtre de Quat’sous, à Montréal, jusqu’au 20 janvier avant de partir en tournée en régions. La production du groupe Bec-de-lièvre sera présentée à Saint-Jean-sur-Richelieu (28 janvier), Longueuil (16 février),  L’Assomption (17 et 21 février), Lévis (23 février), Salaberry-de-Valleyfield (25 février), Laval (1er mars), Châteauguay (10 mars),  Sainte-Thérèse (16 mars) et  Sainte-Geneviève (20 mars).

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