Tout ça m'assassine
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Critique théâtre: Tout ça m’assassine à la Cinquième salle

Pour dix soirs seulement, la Cinquième salle de la Place des Arts présente Tout ça m’assassine, un regroupement de trois courtes pièces sur l’air du temps écrit par Pierre Lefebvre, Dominic Champagne et Patrice Desbiens. Créée par le Théâtre Il va sans dire, la trilogie de pièces, partageant le décor d’une taverne où il fait bon prendre un coup et déblatérer sur les misères de notre société, tire une grande partie de sa force dans ses textes, cyniques et drôles à la fois.

 

Les poèmes de Patrice Desbiens

La soirée débute avec l’excellente interprétation de Sylvain Marcel, dans le rôle d’un poète ivrogne accoudé à la table d’une taverne. Dans une conversation avec lui-même, il nous entraîne dans l’incohérence de ses propos saoulés d’alcool, mais dont la beauté se révèle à travers le choix des mots, des rimes et, surtout, par l’interprétation sentie, remplie de colère, de désespoir, mais également d’humour de Sylvain Marcel. En plus de briser la glace, l’acteur porte sur ses épaules le texte le plus difficile d’approche pour le spectateur, puisque plus imagé que réaliste. Appuyé parfaitement dans chacun de ses mots et mouvements par les deux musiciens placés à l’arrière de la scène, le personnage de Sylvain Marcel est également accompagné de la voix de Julie Castonguay, qui répond parfois aux interrogations du poète, ou le soutient dans ses pensées.

 

Confession d’un cassé, de Pierre Lefebvre

Sylvain Marcel quitte la scène pour faire place à Alexis Martin, qui fait son entrée dans la taverne sur son sofa brun électrique, telle une chaise pour personne à mobilité réduite. Vêtu d’un complet brun « cheap », le personnage de Martin s’adresse au public et raconte sa difficulté de toujours à gérer l’argent. Dans sa vision de l’économie actuelle, on voit se tracer un portrait parodié du Québécois moyen. Sa réflexion : pourquoi notre société accorde-t-elle autant d’importance au travail?  Est-ce que la définition de nous-mêmes par le travail s’explique par un malaise d’être soi?  Tout en humour, bien que le cynisme soit de la partie, Alexis Martin va chercher les applaudissements, d’abord pour sa petite danse aux couleurs irlandaises (toujours appuyé par les musiciens sur scène), puis pour les mots qui lui sortent de la bouche – le texte de Pierre Lefebvre est brillant. L’acteur, lui, a semblé ne pas être tout à fait prêt pour ce soir de première, s’embrouillant à quelques reprises dans ses mots.

 

La déroute, de Dominic Champagne

Après un court retour sur scène de Sylvain Marcel et Julie Castonguay afin de nous livrer quelques poèmes sur l’amour et la déchéance, c’est un exquis duo qui apparaît sur les planches, suscitant les rires dès le premier regard. Au tableau, l’imposant Antoine Bertrand  en complet, avec à ses côtés le minuscule Mario Saint-Amant, vêtu d’une jaquette d’hôpital, nu fesse, en pantoufle de phentex. L’image parfaite du duo d’humoristes, nous rappelant les Laurel et Hardy ou Dominic et Martin de ce monde.

On nous raconte l’histoire de deux hommes, qui, en 1987, pleurent le décès de René Lévesque, le jour de ses funérailles. Le personnage de St-Amand, fidèle croyant et ardant défenseur de l’indépendance du Québec, a tenté de s’enlever la vie quand il a vu son rêve s’effondrer en apprenant la mort de Lévesque. Son fidèle compagnon (est-ce son frère ou son ami, même les personnages ne sont pas trop au courant) le sauve et le sort de l’hôpital, lui promettant de l’amener aux funérailles de l’homme politique. Se retrouvant malgré eux à pied, sur le bord de l’autoroute 20, en direction de Québec, les deux hommes, un éternellement optimiste (Bertrand), et un éternellement pessimiste (St-Amand), se remémore l’histoire du peuple québécois. « Je me souviens… » clame Bertrand, nous rappelant du coup tout ce que notre slogan peut signifier.

Dominic Champagne dépeint, dans son dialogue, un portrait du Québécois d’une manière mi-cynique, mi-fière, mais toujours dans un ton humoristique parfaitement juste. L’interprétation d’Antoine Bertrand et Mario St-Amand est brillante, tout simplement. Drôle, efficace, sensible… on en aurait pris pendant des heures durant. La chimie opérait lors de cette troisième et dernière partie de la trilogie de Tout ça m’assassine, une déroute qui aurait mérité qu’on lui dédie une pièce à elle toute seule. Chapeau à Dominic Champagne, qui signe également la mise en scène du spectacle.

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