Dada Masilo (Dance Factory Johannesburg)
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Dada Masilo donne sa version de Giselle | Lancement de la saison Danse Danse 2018-2019

Après sa première visite à Montréal en janvier 2017, Dada Masilo et les danseurs de la Dance Factory de Johannesburg sont de retour à la Place des Arts avec un nouveau classique revisité : Giselle. Violent, électrique, ce nouvel opus de la chorégraphe et danseuse sud-africaine prend aux tripes.

Avec plus de 10 œuvres à son répertoire, la danseuse et chorégraphe native de Soweto est une star montante de la danse. Dada Masilo, jeune trentenaire, s’est forgée une renommée internationale en revisitant les ballets romantiques pour y aborder des thèmes de société proche de son temps. Son Lac des Cygnes, présenté lors de la saison Danse Danse 2016-2017, nous avait conquis. C’est donc avec une joie non dissimulée que nous avons reçu la nouvelle du retour de Dada Masilo à Montréal. Cette année, Giselle, un autre pilier du ballet romantique, est au programme.

 

Giselle : de victime romantique à bourreau

Pour comprendre la version de Dada Masilo, il faut connaître en quelques mots la version originale de ce ballet créé pour l’Opéra de Paris en 1841. L’histoire de Giselle, adaptée par Théophile Gauthier à partir d’une nouvelle d’Heinrich Heine et d’un poème de Victor Hugo, est somme toute relativement quelconque. Une paysanne (Giselle) rencontre un jeune homme (Albrecht) qui lui est inaccessible par sa condition sociale. Bien qu’ayant d’autres prétendants (Hillarion), Giselle tombe amoureuse d’Albrecht. L’amour est évidemment impossible et Albrecht promis à une autre. Giselle, trahie, meurt de folie. Dans un second acte, Albrecht échappe de peu à la vengeance des Willis, fantômes de jeunes femmes aux cœurs brisés qui, partageant la trahison de leur nouvelle sœur (Giselle), veulent sa mort. Giselle, peu rancunière, le sauvera de justesse.

La Giselle de Dada Masilo vit dans son village sud-africain. Albrecht (Xola Willie) visite le village avec l’intention claire de séduire une femme, quelle qu’elle soit. Giselle tombe dans le piège du jeune homme qui l’abandonnera rapidement pour rejoindre sa fiancée Bathilde. Abandonnée d’Albrecht, faisant la risée du village entier, Dada (Giselle), meurt de folie. Si ce résumé semble très similaire au précédent. Il se distingue par la rancune de Giselle et son besoin de vengeance lorsqu’elle se transformera en Willis en seconde partie de spectacle.

La première partie, impeccablement exécutée, nous a semblé initialement un peu décousue. La vie au village, théâtralisée et bruyante est souvent difficile à suivre. Les mouvements frénétiques semble à première vue désordonnés. Connaissant l’importance accordée par Dada Masilo au récit de l’histoire de Giselle, nous ne cessions d’essayer de comprendre les danseurs qui parlaient de façon inintelligible (et ce, probablement intentionnellement).

L’interprétation de la mort de Giselle par Dada Masilo est marquera véritablement le début de la meilleure section du spectacle. Giselle, mise à nu, est rapide, électrique, et prend le public à la gorge. À cette scène grandiose succède un rituel funéraire qui clôture la première partie. La seconde partie verra la vengeance des terrifiantes Willis s’abattre sur Albrecht qui cette fois n’a aucune chance de survie. Plus simple d’un point de vue narratif, cette seconde partie laisse s’exprimer la qualité des artistes de la compagnie. Elle est notre coup de coeur.

* Photo par John Hogg.

Une œuvre collaborative

Si la qualité de la danse de Dada Masilo est toujours aussi hypnotisante, il faut souligner celle des danseurs et danseuses qui l’entourent. Un peu plus en retrait dans le Lac des Cygnes d’il y a 2 ans, les danseur(se)s attirent l’attention. On retiendra notamment la reine des Willis, remplacée par un Sangoma (guérisseur traditionnel) dans la version sud-africaine, interprétée par Llewellyn Mnguni qui livre une performance époustouflante. Avec Giselle, les danseurs de la Dance Factory participaient pour la première fois au processus créatif de Dada Masilo qui jusqu’alors créait seule. Que ce soit de l’évolution normale de danseurs gagnant en maturité ou bien le changement de processus créatif, une chose est certaine, la recette est gagnante pour la compagnie.

Si Dada Masilo a collaboré avec ses danseurs, elle a aussi collaboré avec William Kentridge pour la projection de dessins et avec Philip Miller pour la musique. Les projections nous aurons laissé indifférents. Il était en fait difficile de détacher le regard des danseurs, les dessins devenus secondaires ne nous ont pas marqués. La pièce de Philip Miller en revanche, est un parfait complément à la trame narrative du ballet. Mélange de musique classique, sons africains, musique électronique, la rythmique imposée par Miller est d’une cohérence parfaite avec cette nouvelle version du ballet, soulignant le sinistre de la quête de vengeance des Willis à la perfection.

La Giselle sud-africaine s’attaque de face aux thématiques timidement effleurées par sa version romantique du 19e siècle. Ancrée dans son temps, mêlant des cultures distantes de milliers de kilomètres, cette Giselle contemporaine fascine. La compagnie de Johannesburg est en représentation au Théâtre Maisonneuve du 25 au 29 septembre inclus. Pour les intéressés par le comparatif, le ballet Giselle, version romantique qui finit mieux pour Albrecht, est au programme des grands ballets canadiens pour le printemps 2019.

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