Dans la solitude des champs de coton
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Dans la solitude des champs de coton à l’Usine C | Koltès vu par Brigitte Haentjens

« Si vous marchez dehors, à cette heure et en ce lieu, c’est que vous désirez quelque chose que vous n’avez pas, et cette chose, moi, je peux vous la fournir ». C’est le personnage du Dealer qui parle ainsi au tout début de la pièce. Il s’adresse à un quidam inopportun, le Client, que le hasard fait se rencontrer à la faveur de la nuit dans un lieu sombre qui pourrait être une ruelle. Dans cette œuvre, le dramaturge français Bernard-Marie Koltès avait divisé le monde en deux : d’un côté, ceux qui ont quelque chose à vendre, et de l’autre, les clients attirés par le danger d’un tel commerce ambigu entre deux inconnus.

* CRÉDITS PHOTO ENTÊTE: ANGELO BARSETTI

Dans la solitude des champs de coton (1/8) from Sibyllines on Vimeo.

En totale fusion avec la scénographe Anick La Bissonnière, la metteure en scène toujours rigoureuse, Brigitte Haentjens, a divisé de la même manière le public en deux parties se faisant face pendant que l’action se déroule au centre sur toute la longueur de l’aire de jeu. Mais, sa mise en scène est déjà commencée avec ce déambulatoire à l’aveugle du public dans des couloirs couverts de gravier, étroits et peu éclairés, et l’attente de pénétrer enfin dans ce lieu à l’environnement sonore anxiogène conçu efficacement par Bernard Falaise, où vont se mesurer les deux protagonistes sur lesquels repose toute la pièce construite comme un thriller.

Vêtus de sombre l’un comme l’autre, les deux inconnus se toisent et se hument comme le font les chiens, s’employant rapidement par la suite à discuter de la raison des gens et des choses. C’est Sébastien Ricard, avec qui Brigitte Haentjens a monté admirablement son deuxième Koltès, La nuit juste avant les forêts en 2010, qui est le Client, alors que le Dealer est incarné par Hugues Frenette. Mais, ce que le vendeur est là pour vendre et ce que le Client est là pour acheter, on ne le saura jamais clairement. Car, il y a plus, que ce soit du sexe fortuit, une dette de dope, un regard échangé avec méfiance faisant dire au Dealer : « Deux hommes qui se croisent n’ont pas d’autre choix que de se frapper, avec la violence de l’ennemi ou la douceur de la fraternité. »

Le choix du tandem d’acteurs est primordial dans cette ultime joute verbale à la défense de sa propre vie. C’est ce qui n’avait pas fait l’unanimité dans la production dirigée par Alice Ronfard à l’Espace Go en 1991 avec René Gagnon et David La Haye. C’était la première fois qu’on jouait du Koltès ici, et l’entreprise se montrait courageuse.

Mais, la même réserve vaut pour la distribution actuelle à l’Usine C, si bien que la tension intérieure, sourde et dévastatrice, n’est pas autant nourrie en une flamme constante qu’elle ne le devrait. Il paraît manquer de cette peur animale de l’autre qui justifie leurs échanges existentiels jusqu’à l’issue fatale. L’auteur pourtant avait cru bon ajouter : « Méfiez-vous du client : il a l’air de chercher une chose alors qu’il en veut une autre, dont le vendeur ne se doute pas, et qu’il obtiendra finalement. »

Il faut dire que l’architecture du texte de Koltès, en partie trop littéraire, truffé d’embruns poétiques, avec ses longues répliques livrées comme deux monologues entrecroisés, ne pardonne pas la moindre défaillance du courant électrique qui doit absolument circuler entre les deux comédiens, et ajouter à l’inconfort du public.

À un moment donné, le Dealer dira : « Mais plus un vendeur est correct, plus l’acheteur est pervers; tout vendeur cherche à satisfaire un désir qu’il ne connaît pas encore, tandis que l’acheteur soumet toujours son désir à la satisfaction première de pouvoir refuser ce qu’on lui propose; ainsi son désir inavoué est exalté par le refus, et il oublie son désir dans le plaisir qu’il a d’humilier le vendeur. »

Dans la solitude des champs de coton a été créée en 1987 au Théâtre des Amandiers à Nanterre, en banlieue de Paris, dans la mise en scène de Patrice Chéreau qui deviendra dès lors l’accoucheur scénique de quatre pièces de Koltès. Chéreau, en tandem avec Pascal Greggory, jouera même ensuite le rôle du Dealer, malgré la volonté de Koltès qui disait avoir écrit le rôle expressément pour un Noir, comme ce fut le cas à la création avec Isaach de Bankolé jumelé à Laurent Mallet.

Ce qui avait attiré Patrice Chéreau et d’autres, c’était la langue de Koltès, tranchante, incisive, à vif, porteuse d’une mythologie urbaine extrêmement moderne pour cette époque désertique de la dramaturgie française. L’auteur aura filé à la vitesse d’un météore, mais non sans avoir laissé à la postérité une quinzaine de pièces dont seulement six auront été publiées de son vivant.

À l’instar de Kafka, Kleist et Tchekhov, tous disparus dans la force de l’âge, Koltès est mort du sida à seulement 41 ans en 1989. Il était ainsi, jouant avec une bravade insouciante à la roulette russe, transporté par les élans que lui attirait son charme juvénile et ravageur qui ne manquait pas de témérité devant l’éternel.

Brigitte Haentjens, l’une de nos metteurs en scène les plus respectés, avec ses 55 spectacles en création théâtrale audacieuse, l’a bien compris. La coproduction de Sibyllines, sa compagnie fondée en 1997 qui se nourrit d’auteurs phares comme Camus, Müller, Strindberg, Duras, Plath ou Büchner, et le Théâtre français du Centre national des arts qu’elle dirige à Ottawa, n’est peut-être pas sans failles, mais elle se démarque admirablement dans un processus essentiel pour mieux faire connaître Bernard-Marie Koltès. Et, espérons-le, provoquer de nouveaux metteurs en scène pour illustrer sur nos scènes de théâtre ses autres pièces jamais encore jouées ici.

C’est là tout ce que souhaitait l’auteur entre autres de Combat de nègre et de chiens, Quai ouest, Le retour au désert ou encore le sanglant Roberto Zucco, cet inquiétant mais si brillant Koltès qui a passé un mois et demi à Montréal en 1981, et dont la fin abrupte déjà nous prive du théâtre qu’il lui restait à écrire, entre douceur et fureur.


* Dans la solitude des champs de coton, jusqu’au 31 janvier 2018 à l’Usine C. Billets et détails par ici.

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