Dans le champ amoureux
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Dans le champ amoureux à Espace Libre | Nous sommes dans le champ

Dans cette première production de la compagnie Corrida, accueillie par l’Espace libre jusqu’au 25 novembre, Catherine Chabot attaque avec lucidité, ironie et acidité les affres du couple aujourd’hui. À voir avec votre date du moment!

Après le succès de Table rase en 2015, et l’éclatement jubilatoire des stéréotypes associés au corps féminin et à sa sexualité que son collectif d’écriture nous proposait, Catherine Chabot récidive en explorant cette fois-ci les contours de la relation de couple, notion galvaudée par la dissolution du modèle traditionnel et familial.

Dans un style assez proche de Yasmina Reza, cette comédie aux allures légères réussit à dépasser les apparences et à poser quelques questions agaçantes: que faire de l’amour qui s’estompe? Quelle place accorder à l’autre dans notre vie? Comment gérer – au sens managérial du terme – les infidélités qui ne manqueront pas d’arriver?

Nous sommes dans une chambre, nous sommes dans un ring, nous sommes dans le champ. Autour d’un sommier approximatif, conjugal deux point zéro, à la literie désinvolte, bordé plus de livres que de draps, Elle et Lui se font face, s’interrogent en silence, se jaugent peut-être. Le mouvement de leur corps, leur mise à nu spontanée, ni agressive, ni déplacée, nous parlent d’eux, de nous, avec une merveilleuse efficacité. Puis la parole embarque, et nous comprenons notre misère. Nous sommes dans une guerre de mots entre jeunes bobos, les derniers-nés d’une génération bien éduquée, intelligente, avertie des enjeux économiques et politiques mondiaux, qui a intégré dans son logiciel la menace des pandémies et du terrorisme, accro à la consommation mais assez artiste et débrouillarde pour s’en départir en cas de besoin, et qui n’en revient toujours pas de la libération sexuelle que lui ont léguée maman et papa. Ils citent Roland Barthes et son Fragment d’un discours amoureux pour mieux se dire que leur propre histoire est en miettes. Que s’est-il passé entre eux? Rien de bien précis, un presque-rien, l’usure inexorable des habitudes, l’ennui et la peur du rejet, de l’abandon, de la solitude. Et ce qui déclenche le dénouement est banal aussi : il a rendez-vous avec une amie pour un verre, hors du nid. Elle veut le retenir, l’accuse d’adultère, puis, une fois qu’il est parti, elle sort son ancien amant du placard.

Tout n’est pas si simple évidemment. Quelles sont les intentions cachées, les petits secrets du passé de chaque protagoniste? On reste discret sur les épreuves qu’ils ont dû traverser, car ici le sujet n’est pas leur histoire propre. Le sujet, c’est cette absurdité de l’idée-même du «couple» aujourd’hui. Notre besoin de créer des liens affectifs, de construire quelque chose ensemble demeure profondément ancré dans nos gênes, mais en quoi consiste ce quelque chose? La question reste béante, et les corps de nos deux amoureux n’en finissent plus de tomber dans ce gouffre.

Privé de références, seulement porté par un langage – ciselé avec talent par Catherine Chabot – dont il perçoit la vanité mais qui le rassure, le couple d’aujourd’hui s’étiole dans un carcan suranné, digne d’un vaudeville. L’épuration que lui fait subir la mise en scène astucieuse de Frédéric Blanchette le sauve dès lors d’une bataille de mots certes drôle, mais auto-complaisante, centrée sur les interrogations de l’héroïne, incarnée par Catherine Chabot elle-même. En resserrant le champ de la camera sur la plus stricte intimité – les vêtements éparpillés, les livres partagés et aimés, le lit saccagé – et en disposant le public bi-frontalement, face à lui-même et à l’arène, il valorise l’aspect tragique de ce texte dense et dru, et nous rappelle que nous aussi, nous nous démenons dans le champ amoureux.

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