De l'instant et de l'éternité
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De l’instant et de l’éternité par Jocelyn Pelletier à l’Usine C | Un ratage en règle

Quand le public se met à sortir de la salle avant la fin de la pièce, que les comédiens ne reviennent pas saluer, et qu’on reste plongés dans la confusion la plus totale, voilà qu’il faut en déduire que l’effet est voulu dans le concept de la mise en scène de Jocelyn Pelletier pour son adaptation de Phèdre de Sénèque, devenue De l’’instant et de l’’éternité, il y a de quoi se surprendre.

Ce n’est pas d’hier qu’auteurs et metteurs en scène revisitent les grands classiques au théâtre, les prenant à bras-le-corps, les maltraitant avec inspiration pour les faire accéder à la modernité en prenant toutes les libertés, jusqu’à désacraliser l’œuvre. Mais ce à quoi on assiste avec la production présentée à l’Usine C vient plutôt déshonorer un grand texte qui aurait bien mérité un traitement artistique plus inspiré.

Au départ de ce qui ne fonctionne pas est le choix des deux comédiens qui incarnent sans nuances les personnages fabuleux que sont pourtant la reine Phèdre, brûlante de désir pour le jeune et beau prince Hippolyte, fils de son époux Thésée refusant comme par aversion l’envoûtement de toutes les femmes, et qui n’offrira pas à sa belle-mère le moindre espoir de réciprocité amoureuse. Le thème des amours interdites, qu’elles soient incestueuses ou de statut social incompatible, est pourtant un puissant moteur de la tragédie depuis les Grecs.

La comédienne Isabelle Roy en Phèdre ne dégage en aucun temps la fièvre sensuelle qui la dévore. Elle ne saura pas non plus déployer ses charmes féminins pour arriver à ses fins. Alors que Guillaume Perreault, en sur-jouant Hippolyte, rend le personnage plus bavard que la bombe sexuelle et la bête fauve virginale qu’il est censé représenter. Visiblement, il y a un manque de justesse dans la vision artistique à la source, ce qui se traduit par une direction d’acteurs défaillante.

Au lieu de se laisser prendre par la force destructrice du désir amoureux refoulé, cachant un crime par un autre, en passant par la soif de sang humain et de pouvoir abusif, on assiste à un échange sans portée réelle entre les deux acteurs.

Le choix d’adapter les alexandrins d’origine en les travestissant avec un gros accent québécois n’aide pas non plus à renforcir la véracité des personnages. La diction des comédiens sonne à ce point faux qu’au bout de dix minutes, on décroche complètement.

À propos de cette pièce qui vient d’être présentée à La Nouvelle Scène à Ottawa, Jocelyn Pelletier disait en entrevue à ICI Radio-Canada : « J’ai comme travaillé le côté psychanalytique de la chose, avec des jeux de rôles un peu tordus, pour arriver à un climax d’amour et de tension sexuelle ». Alors qu’au quotidien Le Droit, il déclarait : « La pièce débute dans l’instant du théâtre pour évoluer ensuite vers un espace installatif et muséal, celui de l’éternité ».

Le mot installatif n’existe pas. Et de sa démarche pleine de bonnes intentions, on retiendra plutôt l’enveloppement du spectacle, c’est-à-dire la conception sobre et originale des décors et accessoires de Marie-Ève Fortier, la finesse audacieuse des lumières de Guy Simard, et l’environnement sonore très réussi de Gaspard Philippe. Les meilleures scènes sont dans la dernière partie du spectacle, alors que nous sommes plongés dans un épais brouillard balayé par un jeu d’éclairages des plus efficaces.

L’utilisation du mur écran en fond de scène, où s’affichent en gros caractères des portions du texte, et des images des deux protagonistes se filmant, est aussi concluante, malgré le ratage de cette proposition théâtrale se voulant inutilement moderne et proche de nous.

« Quel dieu pourrait calmer mon désespoir? » dira à un moment donné l’infortunée Phèdre, blessée et anéantie de rage par son amour maudit. Mais, la réponse ne viendra pas.

*Crédit de la photo en bannière: Marie-Ève Fortier

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