Electre
Critique Publié le

Électre à L’Espace GO | Magalie Lépine-Blondeau est magistrale!

« Dans l’histoire du théâtre, Électre est le premier personnage féminin à exprimer une violence et une colère avec une telle radicalité. Et lorsqu’une femme a pris la parole, on ne peut plus exiger d’elle qu’elle se taise ». C’est Ginette Noiseux, directrice artistique de Go, qui parle ainsi de la tragédie grecque écrite par Sophocle il y a plus de 2 400 ans, autant dire avant-hier.

L’ambitieux projet, qui est l’aboutissement de cinq ans de préparation, se concrétise enfin sur scène avec une touche particulièrement réussie dans son fond et dans sa forme grâce à la mise en scène sobre de Serge Denoncourt et à la véracité du jeu de Magalie Lépine-Blondeau. On pourrait même parler d’une création, puisque Évelyne de la Chenelière, secondée par une helléniste, arrive avec un tout nouveau texte français qui épure l’œuvre antique en n’en gardant que le moteur dramatique se résumant par ces deux seuls mots : meurtre et vengeance.

Électre est la fille du roi Agamemnon et de la reine Clytemnestre. Pour se venger du sacrifice de guerre de la mort de leur fille Iphigénie, Clytemnestre et son jeune amant Égisthe iront jusqu’à assassiner le roi et usurper le pouvoir. Après avoir éloigné son frère Oreste de l’épée d’Égisthe en l’envoyant à l’étranger avec un fidèle précepteur, Électre attend depuis de nombreuses années le retour d’Oreste pour que leur vengeance s’accomplisse et que ce nouveau crime leur fasse retrouver l’ordre du monde.

Pendant cette interminable et souffrante attente, Électre, qu’on nourrit des restes de table, occupe l’entrée du palais royal de Mycènes dans la Cité d’Argos, se confinant au rôle de princesse déchue en haillons qui crache son fiel. Ses longs hurlements plaintifs, ses cris de rage et d’insoumission se font entendre chaque jour avec un désespoir accru, et toujours le même désir de vengeance.


Épreuve de force pour Lépine-Blondeau

Magalie Lépine-Blondeau, un casting étonnant, incarne une Électre dont la colère résonne au plus vrai. La comédienne, enfouie sous un long voile et une simple tunique sombre, est complètement habitée par ce rôle difficile à rendre. Elle s’y investit entièrement, rappelant qu’il faut un grand talent de jeu pour gémir ainsi en rampant au sol devant le palais qu’elle désigne comme « la maison du carnage », criant à faire frémir son insupportable douleur de vivre encore dans l’ignominie du rejet définitif de sa mère et de celui qui partage maintenant sa couche.

À preuve que les rénovations récentes du Théâtre Espace Go ont été bien pensées, le décor conçu par Guillaume Lord a voulu que le public soit divisé en deux sections, de part et d’autre de l’aire de jeu traversée par une imposante rangée d’énormes blocs de béton qui ensemble doivent bien faire plus d’une tonne. L’effet produit est de même taille.

Côté cour se dressent les portes du palais d’où la reine, magnifiquement interprétée par Violette Chauveau, vêtue royalement par la costumière de talent qu’est également Ginette Noiseux, se donne une prestance que n’atteignent pas souvent les coupables de meurtre d’un proche. Clytemnestre règne en étant privée de tout remords.

Oreste reviendra venger son père sous les traits du comédien Vincent Leclerc qui se montre convaincant. Tandis que le rôle de la sœur d’Électre, la lâche Chrysothémis, est livré avec aplomb par Marie-Pier Labrecque. Par contre, le coryphée de la jeune Caranne Laurent, et le chœur formé par les comédiens qui viennent se positionner dans les gradins, n’apportent rien de bien tangible à l’ensemble.


Les historiens attribuent à Sophocle, mort à 90 ans en 406 av. J.C., la paternité d’au moins 123 pièces de théâtre, dont une centaine de tragédies, alors que seulement sept nous sont parvenues complètes. Parmi elles, Antigone, Électre et Œdipe roi. Son œuvre aura posé les jalons du concept de démocratie à l’Occidentale dont l’origine est grecque.

Mais, ce sont les dieux, encore et toujours, dont les personnages clés de la mythologie recherchent les faveurs, qui décident et qui ordonnent au monde, en ne se privant pas de les châtier au passage, comme deux millénaires et demi plus tard à l’Espace Go.

Artistes
Villes
Salles

Vos commentaires