Gaahls Wyrd
Entrevue Publié le

Entretien avec Gaahl (ex-Gorgoroth) : De l’importance du silence pour garder la musique vivante

À un mois de la Messe des Morts, retour sur une rencontre phare de l’année dernière : Gaahl. L’ancien chanteur de Gorgoroth, emblème et légende du black metal, était ainsi en sol québécois pour la toute première fois, présentant son nouveau projet, Gaahls Wyrd. Nous avons profité de l’occasion pour rencontrer le Norvégien autour d’un café, par une pluvieuse matinée de novembre.

C’est la première fois que tu viens en Amérique du Nord ?

On a joué dans un festival dans le Milwaukee avec Gorgoroth en 2000. Jamais au Canada, qui était à l’époque plus strict que les Etats-Unis. Mais après le 11 septembre c’était impossible pour des gens comme moi de rentrer au pays… J’aurai pu m’arranger mais ça aurait surement coûté beaucoup d’argent, des avocats et tout. Mais de toute façon c’est juste le Canada qui m’intéresse, je n’ai absolument aucun intérêt pour les Etats-Unis.

Comment tu te sens à Montréal ?

C’est plaisant d’être ici. Les gens sont polis. Il n’y pas trop de paranoïa. Il y a presque quelque chose de scandinave dans la manière d’être. J’aime l’énergie. Le côté français me plait beaucoup aussi, je me suis toujours senti à l’aise en France. Je pense que le vin y est pour beaucoup. (Rires) Les gens ne sont pas rudes, comme les Anglais ou les Américains.

Vois-tu des similitudes entre le Canada et la Norvège, dans le sens ou le climat nordique est propice à la création des arts plus sombres ?

Définitivement. Je pense que les saisons influent beaucoup sur nous. Dans le climat nordique les saisons changent si vite. Il y a une connexion avec notre instinct de survie. Chez moi par exemple en ce moment il y a juste trois ou quatre heures de lumière par jour, le reste c’est noir. Et en été beaucoup, beaucoup de jour. Evidemment ça nous affecte, chaque jour est un changement. Pour moi c’est très important. J’ai vécu six mois près de Granada en Espagne, et c’était ennuyant à mourir car chaque jour était le même. Le soleil se lève, se couche, à la même heure. La lumière ne change jamais. Et ça affecte notre manière d’être.

Recevoir la même information de l’univers, chaque jour, c’est incroyablement ennuyant.  En fait, personnellement, j’ai besoin d’être en Norvège.

J’adore la pluie, c’est mon temps favori. (Anecdote : au moment de sortir de l’hôtel pour se diriger vers le café pour l’entrevue, il pleut à grosses gouttes. Nous sortons nos parapluies et offrons un peu d’abri à Gaahl: il refuse poliment pour mieux apprécier sa marche sous la pluie. Se sentir ridicule à côté d’un vrai Norvégien: check. )

J’imagine que tu as entendu parler de ce qui est arrivé à la Messe des Morts en 2016 lors du passage de Graveland ?

Je n’en ai aucune idée. (ndlr : nous comprendrons plus tard que Internet et les téléphones intelligents ne font pas partie de la vie de Gaahl)

Ah… Eh bien, des manifestations antifascistes ont fait annuler la dernière soirée où devait se produire Graveland, et plusieurs autres groupes.

Je n’aime pas le fait que l’univers du politiquement correct devienne la police. Les gens doivent apprendre à communiquer, au lieu de pousser de fausses croyances. Certains pensent que leurs opinions sont la vérité absolue. Les antifas ne font pas l’effort de vérifier les faits. En fait ce sont des intimidateurs.

Est-ce qu’il y a ce genre d’incidents en Norvège ?

Non, c’est pratiquement inexistant. Il n’y a pas vraiment d’extrême droite à combattre donc pas de mouvements antifa. Il y a eu des problèmes dans les années 70 et 80 quand les premiers immigrants sont arrivés. Mais une fois que les gens apprennent à se connaître, les choses se calment. Les médias peuvent facilement détourner l’info pour diviser les gens.

Dirais-tu que le black metal est plus accepté dans un sens, comme faisant partie de la culture, en Norvège ?

Le black métal était extrême à l’époque. Maintenant c’est seulement certains groupes religieux très fermés d’esprit qui sont effrayés par le métal. Aujourd’hui en Norvège il y a presque une fierté autour du black métal. Comme si c’était une partie du quotidien pour certains, comparé à ce que c’était avant. Quand on a commencé (ndlr : début des années 90) c’était vraiment différent. La société était différente. Mais je pense que le succès du black métal a fait que les gens se sont dit « Il faut les aimer maintenant ! » (Rires). On est juste 5 millions. Lorsque quelque chose a du succès on a tendance à l’encenser plutôt qu’en avoir peur.

La peur… Penses-tu qu’un jour nous verrons la musique extrême faire peur à nouveau ?

Les gens trouvent toujours quelque chose dont ils ont peur. La société ne change pas tant que ça, elle a une tendance à tourner en rond. Si on regarde les bohémiens, leurs communautés artistiques et leurs philosophies, ça inquiétait les gens au tout début. C’est passé. Puis il y a eu deux guerres et les gens avaient peur à nouveau, il fallait reconstruire le concept de liberté. On peut ainsi trouver des éléments similaires au black metal mais dans des genres complètement différents, plus d’un siècle en arrière. L’Europe était beaucoup plus libérale il y a 100 ans, comparée aux années 80 par exemple. La société fait des boucles.

Mais penses-tu que ça aussi quelque chose à voir avec la musique aujourd’hui, qui est en quelque sorte plus prévisible, filtrée, « sans danger »?

Je pense qu’on peut encore créer de la musique « dangereuse ». Ça dépend de l’approche de chacun. En tant qu’homme adulte c’est plus difficile de créer des choses extrêmes et provocatrices. Je pense que les jeunes doivent être la rébellion.

Ils doivent trouver leur propre extrémisme. Et ça ne viendra pas forcément du black metal. Le black métal est trop paisible, les gens sont trop gentils (Rires). L’avenir appartient aux jeunes.

Mais justement que restera-t-il aux générations futures ? Quand on pense aux légendes qui disparaissent comment Black Sabbath ou AC/DC, la même chose arrivera au black metal dans 10 ans quand Mayhem, Marduk ou Gorgoroth ne seront plus là.

Ca dépend combien de temps il nous reste à vivre ! (Rires). Si on regarde Led Zeppelin, ou même Judas Priest, le métal en général, personne n’aurait pensé que ça devienne de la musique acceptable. Je pense que le black metal est déjà tombé dans ce même passage que le heavy metal en général. Mais je ne suis pas inquiet, il y aura toujours des choses à créer.

Penses-tu aussi que le public a changé, dans le sens où les gens n’ont plus la même fascination pour les groupes que dans les années 70 ou 80 ? Et il y a tellement de groupes que l’attention portée à la musique n’est pas la même.

Le monde est peut-être trop bruyant. Les gens sont surexposés. Il n’y a plus de silence dans la société. C’est difficile d’imaginer quelle force créative peut émerger de tout ce bruit et cette technologie. Je m’efforce de m’en éloigner et rester avec moi-même (ndlr : Gaahl sort de sa poche un genre de téléphone portable datant certainement des années 90) : c’est le plus joignable que je sois (Rires).

J’adore la solitude. C’est comme ça que je crée. C’est là, à partir du silence, que je crée le seul bruit que je fais.

Alors je me demande comment les gens font de nos jours, mais ils s’adaptent, et il y a toujours des êtres créatifs.

On est effectivement surexposés. Aujourd’hui on parle presque de déficit d’attention en musique. Le rédacteur en chef de Noisey France a écrit : « les gens sont trop occupés à essayer de ne rien manquer. »

Les gens doivent être plus décisifs pour trouver ce dont ils ont besoin. Il y a toujours de la passion pour la musique. La manière de l’approcher me semble vraiment différente de la façon dont je suis, mais il y a des gens capables de se concentrer sur ce qu’ils aiment vraiment, et devenir cette énergie. On peut toujours trouver un peu d’espace. La musique est pour certains le moyen de sortir du bruit de la société.

Parlons maintenant de ton art, de ton nouveau projet Gaahls Wyrd. Apparemment vous jouez principalement des morceaux de tes anciens groupes ?

Nous sommes quand même dans une optique d’écrire de nouvelles choses, mais il y a certains morceaux qui sont vraiment trop biens pour être laissés de côté. En gros je me suis débarrassé des gens avec qui je ne voulais plus travailler pour continuer avec les chansons que j’ai écrites, et mes thématiques. En restant dans les mêmes sujets, qui ont toujours été plus ou moins les mêmes à travers mes différents groupes.

En fait même dans Gorgoroth les paroles ne sont pas si extrêmes, à part la période avant mon arrivée. Je n’ai jamais chanté à propos de brûler des églises.

Donc je peux rester dans mon univers maintenant. Même si nous avons écrit des bonnes choses dans Gorgoroth, avec King notamment. Nous avons écrit tout l’album Twilight Of The Idols ensemble. Mais il se peut que nous n’écrivions plus jamais ensemble. Pas qu’on ne s’entende plus. (long silence…)

Est-ce qu’il y a du nouveau matériel qui va sortir avec Gaahls Wyrd ?

Oui. Nous devions présenter quelque chose ce soir mais notre guitariste a eu récemment un problème avec son bras et nous n’avons pas pu rentrer en studio comme prévu avant de venir ici. Mais en 2018 nous allons sortir quelque chose. Je ne sais pas encore si je veux sortir un album entier mais il y a beaucoup de nouvelles chansons écrites. Nous avons une formation stable maintenant. Une énergie différente va être envoyée.

En parlant d’énergie, ce que tu sembles dégager avec Gaahls Wyrd semble être plus méditatif et transcendantal dans un sens, en comparaison avec la violence, le côté plus cru et brutal de Gorgoroth. Presque plus proche de Wardruna dans un sens.

C’est vrai. Beaucoup de chansons sont tirées de Trelldom, qui est plus ou moins le prédécesseur de Wardruna. Thématiquement surtout. Je n’ai jamais considéré Trelldom comme du black metal. C’est tombé dans la même scène parce qu’avec Gorgoroth les gens m’associent immédiatement au black métal, mais Trelldom n’a jamais eu cette étiquette à la base.

Selon les extraits qu’on a pu écouter, l’interprétation des morceaux de Trelldom est plutôt différente.

Oui totalement. J’aime développer continuellement la musique. J’ai ajouté certains éléments. Trelldom est un univers assez compliqué à travailler. Il n’arrête jamais d’exister, et il n’a pas de limite dans le temps. Je n’ai pas d’obligation de sortir des albums, je n’approche pas la musique comme ça, je travaille avec elle. En fait il y a au moins six albums de Trelldom à venir.

Quand même, six !

Je travaille sur un concept de neuf albums (ndlr: trois sont déjà sortis). Neuf approches. C’est difficile à expliquer correctement en anglais, mais ça à rapport à comment une personne est construite, dans le sens de l’esprit.

Dans l’ancien langage nordique, l’esprit est divisé en neuf mots différents. Chaque album est lié à un de ces mots.

Par exemple l’album précédent, Til minne, c’est ta mémoire en quelque sorte. Ta mémoire fait partie de ton esprit. Quant tu mémorise des choses, tu marche à reculons. Tu commences par la fin pour revenir au début. C’est la manière dont j’ai construit cet album. J’ai apporté des éléments inspirés de mon grand-père, et aussi de choses que j’avais écrites avant le tout premier Trelldom. J’explique rarement ça aux gens, peu importe si ils comprennent le concept, c’est juste mon travail. Mais il faut que je sois dans le bon état d’esprit pour écrire sur chacun de ces concepts.

Ces neuf mots-là ne peuvent pas être traduits en anglais ?

Non, ni même en norvégien de nos jours, mais il fut un temps où ces mots étaient utilisés au quotidien. Ils font référence au fonctionnement du psychisme d’une personne, de son esprit. Le monde est trop bruyant aujourd’hui, c’est peut-être pour ça qu’on utilise un seul mot pour l’esprit au lieu de neuf. On peut parler de plusieurs spectres de l’existence, neuf aspects divisés dans l’approche de l’homme.

J’en déduis que le genre d’énergie ou message que tu veux faire passer aujourd’hui est plus spirituel que s’entretuer dans un mosh-pit guerrier.

(Rires) Je n’ai jamais compris ce concept de mosh-pit honnêtement, je n’ai jamais approché la musique ainsi. Je pense même que le mosh-pit ne fait pas partie du black metal à la base, il est plus relié au punk et au hardcore. Le black metal est plus solitaire. Mais ces genres extrêmes de musique se sont mélangés. A mon époque c’était facile de séparer juste death et black metal. Ils s’habillaient très différemment (Rires).

Pour revenir à la musique, si jamais tu pouvais changer quelque chose cette l’industrie aujourd’hui, ce serait quoi ?

Beaucoup trop de choses (rires). Je ne travaille avec aucun label, nous faisons tout nous-mêmes. Je n’ai rien contre les labels, mais l’industrie de la musique a une tendance à stagner. Ça n’évolue pas.

J’aime me souvenir pourquoi j’ai commencé à créer de la musique. À l’époque nous devions jouer et créer pour être. De nos jours les gens s’assoient devant des ordinateurs et font juste coller des choses ensemble. Je veux garder la musique vivante. Je pense que c’est une des choses les plus dangereuses aujourd’hui, les gens ne savent pas comment devenir l’énergie intègre de ce qu’ils créent, comment être constamment présent dans ce qu’ils proposent. L’approche organique me manque. Par exemple de nos jours c’est vraiment différent d’aller en studio pour enregistrer, tout est automatisé par les machines.

C’est vrai que dans les années 70 il y avait plus de vie dans les enregistrements qui étaient beaucoup moins édités dans un sens.

Tout à fait. Si on écoute certains albums des années 50, souvent ça sonne comme si ils étaient tous accordés. Alors que quand tu écoutes les pistes séparées ils ne jouent pas très bien en fait, mais parce qu’ils jouent ensemble ça devient quelque chose. C’est pour ça que j’aime jouer live, même en studio j’essaye au maximum de garder ça live. Il y a même certaines chansons de Til minne qui ont été créés directement en studio.

Je n’aime pas trop répéter et pratiquer à outrance, ça doit rester comme le premier cri d’un nouveau-né: on ne sait jamais trop comment ça va sonner, mais il faut le laisser se construire lui-même.

Donc les prochains enregistrements de Gaahls Wyrd seront dans cette optique ?

On verra, autant que possible oui. Le plus tu travailles ensemble, le mieux tu te connais pour la musique. Quand on était jeunes ça nous dérangeait pas de voyager quatre heures pour une pratique. Aujourd’hui on est peut-être un peu paresseux. Mais on apprend à se connaître et comprendre dans quelle direction on va, juste en se regardant.

Tu as donc le sentiment que vous avez le bon line-up maintenant ?

Oui on y arrive. Mon batteur, nous travaillons ensemble depuis 22 ans maintenant. Mais nous vivons de chaque côté du pays. C’est huit heures de train pour lui de venir à Bergen. Donc ce n’est pas évident de se retrouver souvent, et nous avons un deuxième batteur pour ça, dont se sera le premier concert ce soir.

Pour finir vers l’avenir, est-ce que tu écoutes des nouveaux groupes, de la musique récente ?

Non. J’écoute à peine de la musique chez moi, c’est très rare. Je préfère le silence.

Je sais qu’il y a beaucoup de bonne musique, mais il faut que je tombe dessus par accident, je ne vais jamais aller chercher de quoi. J’aime quand les choses arrivent comme ça, spontanément. Laisser les énergies présentes être le créateur. Parfois, l’univers est clément.

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