Adieu Katacombes
Opinion Publié le

Fermeture des Katacombes | Lettre d’amour et éloge funèbre dédiés à un lieu central de l’underground montréalais

Katacombes… Tu étais mon endroit métallique de prédilection. Je t’ai connu de plusieurs façons: en tant que fan, en assistant à de nombreux shows, mais aussi en tant que musicienne dans des bands (Aenygmist et Smirking Revenge, 2007 à 2017). Salle centrale de l’underground montréalais qui a été l’hôte d’innombrables shows, tu vas terriblement nous manquer.

Quand j’ai su que tu fermerais, j’ai eu un choc.

Je ne peux considérer que tu disparaîtras.

Que tu ne verras pas 2020.

Que tes murs risquent de tomber.

Tu fermeras tes portes après 13 ans d’existence, laissant derrière toi un sillon fort ouvragé dans la culture, cumulant près de 2 000 shows et ayant accueilli environ 350 000 personnes. C’est d’une tristesse de savoir que tu seras peut-être démolie, parce que le propriétaire ne veut pas investir pour te rénover. Après le Café Chaos (fermé en 2014) et le Passeport (fermé en 2016), parmi d’autres, la scène alternative est encore secouée.

Photo courtoisie des Katacombes

Vibrations irrésistibles

Qu’est-ce qui expliquait notre attrait pour toi, notre affection pour tes lieux? Peut-être étaient-ce les épingles de nos vêtements déchirés, les stretchs de nos oreilles ou les anneaux de nos nez, qui étaient attirés comme des aimants à ton monolithe s’érigeant sur la rue Saint-Laurent? Peut-être était-ce ton extérieur peint jadis complètement en noir? Cette façade imposante, détonante, défigurant merveilleusement le paysage montréalais, qui nous appelait d’une façon presque subconsciente, à la manière d’une sirène chantant des hymnes ténébreux? Ou alors, quand on y entrait, peut-être était-ce ta petite mezzanine, où de courageux drummers ont parfois joué? Ta colonne de têtes de mort, qui prenait presque la place d’un spectateur près de la scène?

Je ne saurais dire, mais tu avais vraiment quelque chose de différent, un charme sombre qui envoûtait dès les premiers instants.

Photo par Roxane Labonté

En tant que musicienne, ta porte «métallique» était le pont entre le monde et moi. Je l’ai franchie maintes fois, le dos voûté sous le poids de la musique lourde, les bras chargés d’instruments, m’apprêtant à partager le feu qui m’animait. Tu as accueilli mes créations, que ce soit avec Aenygmist ou Smirking Revenge, pendant plus d’une dizaine d’années.

Aenygmist, quintette drummondvillois avec peu de moyens que nous étions alors, a pu trouver chez toi une petite consécration en 2012. Pouvoir jouer dans une autre ville avec mon premier band, qui plus est dans la métropole, était un peu comme une nouvelle étape, dans le sentiment grandissant de faire partie de la scène alternative et de la musique en général. Quand on jouait sur ta scène pour la première fois (waouh, un stage surélevé c’est vraiment cool quand on est un band qui joue parfois «au niveau du sol»!), on se disait que notre groupe avait le mérite d’être devenu un peu plus sérieux. Que si on rêvait, c’était peut-être l’étape avant de faire la première partie de bands plus connus à L’Astral ou au National, ou même éventuellement aux Foufs ou au Corona. Chaque fois que j’ai monté les petites marches menant à ta scène, chaque fois que j’ai écouté cet appel si profond de partager ma musique, je n’avais plus peur. Et c’est en partie grâce à toi, Katacombes.

Le fait d’être entre tes quatre murs a aussi créé des souvenirs particuliers. C’est là que j’ai connecté avec plein de gens venant voir nos shows, ou faisant partie des groupes avec qui je jouais. C’est là que j’ai vendu de la merch et des albums avec mes bands. Que j’ai fait mon dernier show ever avec Smirking Revenge. Que des amitiés et des amours sont nés. Tes yeux invisibles m’ont un peu regardée m’épanouir, m’apprivoisant, me jetant à travers le monde.

C’est aussi grâce à une place comme le tienne que j’ai confirmé mon «rôle» de fan invétérée-groupie professionnelle-journaliste culturelle, presque malgré moi, suivant mon coeur. Écoutant ce besoin d’écrire et ce besoin de musique, créant un amalgame très inattendu dans ma vie. Tu m’as regardée écrire mes premières reviews, dans ces shows macabres. Je repense entre autres au Bal Infernal, ainsi qu’à d’autres spectacles comme Orphaned Land avec Pain et Voodoo Kungfu, E-Force, Jardin Mécanique dans le cadre du Zoofest, ou encore des festivals comme Earslaughter, le Not Your Babe Fest ou le Wings of Metal. Je me remémore du Gothfest, où j’ai joué deux années, ainsi qu’à tous les autres plus «petits» (notez les guillemets, rien ne semblait vraiment petit) shows, avec des affiches aux logos superbement illisibles, où il y avait parfois jusqu’à sept bands par soir.

Pèlerinages nocturnes d’une exilée

Alors que j’habitais à Drummondville, il m’arrivait souvent de monter avec des amis à Montréal, pour aller voir des shows dans ton antre. Parfois même, j’y montais seule, attirée par ces endroits dark et un peu mystiques dont tu faisais partie. Guidée par un fort instinct à travers ces pèlerinages (pas trop religieux…), j’ai pu trouver mes semblables. C’est entre autres à travers toutes ces visites nocturnes musicales que s’est formée dans mon esprit la décision de déménager dans la «grande ville», même si je ne connaissais presque personne ici. J’avais besoin de ce foisonnement, de l’ébullition culturelle, de voir et de connaître toutes sortes de choses. Montréal m’a ouvert grand ses bras, dans ce lieu mythique de la contre-culture. Perdue et presque effrayée alors que j’étais à mon arrivée dans la jungle urbaine, je m’y suis toutefois sentie accueillie comme j’étais.

Katacombes, tu es un de ces endroits qui m’a aidée à ressentir, depuis mon arrivée ici, que je pouvais être et devenir absolument tout ce que je voulais.

<Obsolete Mankind, 2014. Même les têtes de mort veulent trasher. Photo: Edgar Delacroix

Forger le talent du futur

Mais, Katacombes, tu étais bien plus qu’une place où on n’allait pas se faire demander à longueur de vie si c’était encore l’Halloween aujourd’hui. Bien plus qu’une place avec des gens extravagants, ayant toutes sortes de cheveux, portant des vêtements saccagés et patchés, avec des ceintures à balles et des chandails de bands. Encore plus qu’un simple endroit où les gens s’administraient toutes sortes de conforts illusoires (oups!). On pourrait dire que tu réunissais une sorte de belle famille étrange, éclectique et colorée, qui célébrait la différence, qui louangeait l’ouverture d’esprit. Mais ce ne serait pas assez. Tu étais encore plus que tout ça.

Tu étais un emplacement sacré, qui avait deux pouvoirs: celui d’accueillir non seulement les gens tels qu’ils étaient, sans prétention, avec un juste niveau de professionnalisme; mais aussi d’être une sorte de tremplin où on pouvait avoir un aperçu de qui on pouvait être, de qui on sera. De faire partie de la prochaine génération de musiciens.

Tu étais un lieu qui formait méticuleusement le son de demain, honorant ceux qui ont passé des heures et des heures enfermés dans un local de pratique. Tu étais une place où se forgeait patiemment le talent, comme si un grand mentor invisible errait constamment dans ta salle, veillant sur ses protégés.

Adieu…

Toi, Katacombes, tu rassemblais des âmes qui auraient peut-être été sinon un peu esseulées. Tu étais une sorte de refuge ou d’oasis dans un monde où la pression inutile d’être en noir et blanc est parfois bien forte. Merci de tout coeur, Katacombes, d’avoir été cet exutoire précieux pour les gens différents.

Maintenant, célébrons, pour le temps qu’il nous reste avant le 31 décembre… Des soirées spéciales auront lieu, dont le tout dernier chapitre de Nevermore ce samedi, et la dernière soirée DROP (musique industrielle) ce vendredi. Des shows sont aussi à venir, notamment First Fragment et invités le 16 novembre, le groupe rock gothique néerlandais Clan of Xymox le 19 novembre, ainsi que le spectacle-concept La Nuit des Ténèbres de Laurence-Anne le 5 décembre. On trouvera aussi les groupes Gutter Demons le 23 novembre et Homicide le 15 novembre.

Adieu Katacombes. Tu vas nous manquer… 😥
RIP 2006-2019

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