SLAV - Une odyssée théâtrale à travers les chants d’esclaves
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Festival de Jazz de Montréal 2018 | SLĀV de Robert Lepage et Betty Bonifassi : Un hommage plutôt qu’une offense faite aux Noirs

Beaucoup de sécurité aux abords du Théâtre du Nouveau Monde pour la première médiatique de SLAV, mais pas autant de manifestants que la petite clique de la veille prompte à s’indigner avant même d’avoir vu le spectacle. SLAV, avec partout la touche géniale de Robert Lepage et la voix riche de Betty Bonifassi, est un must étonnant à voir dans le cadre du Festival international de jazz de Montréal.

Le spectacle est livré avec le sous-titre « Une odyssée théâtrale à travers les chants d’esclaves ». Son sujet, comme la Shoa ou la traite des blanches, est délicat. La sombre histoire de l’esclavagisme des Noirs fait honte à l’humanité, et on préfère ne pas en parler de peur de froisser les sensibilités.

Mais, voilà qu’un spectacle de Robert Lepage, respectueux du thème et inventif dans sa forme, a le grand mérite de nous raconter cette histoire peu glorieuse en puisant dans les chansons et complaintes pas seulement des esclaves Noirs, mais aussi de plusieurs ethnies asservies par d’autres, exposant en aval des sous-thèmes comme l’exploitation des enfants-travailleurs du textile dans des pays comme le Bengladesh où la pratique, encore de nos jours, est pour le moins gênante à la face du monde.

La douleur exprimée au cœur des musiques et des chants primitifs accède à une telle portée universelle que les concepteurs de SLAV étaient loin de se douter du tumulte causé dans une ville aussi ouverte que Montréal à tous les courants et audaces artistiques.

Crédit photo : Elias Djemil-Matassov.

Traitement délicat

D’entrée de jeu, Betty Bonifassi nous rappelle ses origines serbes, du côté de sa mère. La trame narrative du spectacle s’amorce d’ailleurs dans les Balkans lorsque les Bulgares furent réduits à l’esclavage par les conquérants de l’empire Ottoman. Glissant ensuite vers le répertoire oral transmis par les esclaves afro-américains des années 1930, pourquoi faudrait-il que la chanteuse du film oscarisé Les Triplettes de Belleville soit elle-même Noire?

Accompagnée sur scène d’un chœur de six comédiennes et chanteuses, dont deux sont Noires, l’artiste se livre avec une telle sincérité que ses détracteurs d’appropriation culturelle paraissent vraiment dans le champ.

Comme c’est souvent le cas dans le travail pour la scène de Robert Lepage, il nous transporte des Balkans en Louisiane, dans le quartier Limoilou de Québec aussi bien que dans celui de Notre-Dame-de-Grâce de Montréal, en passant par l’Irlande, le Texas et ailleurs encore. Le support vidéo, avec ses films d’archives inestimables montrant des Noirs soumis aux durs labeurs des champs de coton ou de construction de chemins de fer, ajoute à la charge émotive provoquée par l’ensemble.

Du racisme, de la ségrégation, du totalitarisme, de l’ostracisme religieux, des déracinés, des opprimés institutionnalisés, de l’esclavagisme déguisé, il y en a partout. Le point de vue est bien illustré par les instruments de musique utilisés sur scène comme le dulcimer, en plus d’une riche bande sonore. La musique n’est-elle pas le meilleur exemple de résilience et d’émancipation douloureuse avec ses emprunts culturels, sa mixité ethnique, sa réinterprétation artistique fondamentale et son métissage?

* Photo par Elias Djemil-Matassov.

Et puis, pionnière en son genre en tant que sérieuse chercheuse en profondeur, ça fait au moins 15 ans que Betty Bonifassi, de sa voix chaude et avec du chien, présente en spectacle et sur disque des chants d’esclaves sans qu’on les associe forcément à la traite négrière américaine. En 2015, aux FrancoFolies de Montréal, la chanteuse n’a-t-elle pas participé à un spectacle hommage à Édith Piaf sans pour autant être Française?

Malgré la gravité du thème de l’esclavagisme, nous sommes néanmoins entre les mains de ce grand illusionniste de la scène qu’est Robert Lepage avec sa compagnie Ex Machina. Lepage fait en sorte que Bonifassi joue ses chansons, et le fruit de leur rencontre artistique est intelligemment mis en scène. Si bien qu’une clôture de planches devient un pavillon ombragé, des dormants de chemins de fer, les barreaux d’une prison et quoi encore?

On ressent avec un pur ravissement visuel la co-scénographie de Christian Fontaine, les éclairages nuancés de Lucie Bazzo et la folle conception des costumes de François St-Aubin.

Les artistes sont des êtres sensibles que la moindre controverse autour de leur travail peut complètement démolir. À nous de leur démontrer notre solidarité et notre reconnaissance, en tant que peuple tolérant et libre. Ce qui paraît être le cas, puisque aux cinq représentations prévues de SLAV se voient ajouter 11 supplémentaires au TNM par le Festival international de jazz de Montréal. Et c’est fort heureux.


* N.D.L.R.: (4 juillet) Toutes les représentations de SLAV ont finalement été annulées.

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