Florence + The Machine
Critique Publié le

Florence + The Machine au Centre Bell | Exaltation sans artifices

La musique de Florence + The Machine est taillée sur mesure pour les grandes salles comme celle du Centre Bell. Certains qualifient même leur style de « Arena rock» moderne. Les percussions tonitruantes aérées, la voix de tête qui remplit la salle, les refrains mélodiques accrocheurs et l’absence de subtilité font tous partie de leur signature depuis leurs débuts. Or, ces caractéristiques plus grandes que nature conviennent à merveille aux grandes salles, permettant à chaque spectateur de ne rien manquer et de faire partie de l’expérience.


 

Extravagance dans un contexte sobre

La scénographie contraste avec cette grandiloquence : pas d’explosions, de vidéos complexes, de poupées gonflables géantes, ou autres artifices communs du «Arena rock» traditionnel. La scène est très minimaliste, toute faite de bois. Les seuls effets utilisés durant le spectacle sont l’apparition d’une texture de ciel étoilé à l’arrière de la scène, de grandes étoffes de tissus blancs dans lesquelles soufflent le vent et une pluie de confettis rectangulaires durant le rappel. Cette approche dépouillée a le mérite de mettre les chansons à l’avant-plan. Les huit musiciens, forts élégants, restent  assez effacés tout au long du spectacle, dans le rang d’une musique de groupe n’offrant aucun solo. C’est donc la chanteuse qui prend toute la place. Mais quelle place elle prend !

Florence Welch remplit la scène à elle seule avec ses mouvements, son énergie, son charisme. Sa voix occupe tout l’espace de la salle jusque dans ses moindres recoins. Son éclat enveloppe la foule. Vêtue d’une robe ample, façon Stevie Nicks version bohème, la prêtresse britannique mène de main de maitre la cérémonie à laquelle sont venus assister ses fans.

Les plus nostalgiques seront déçus par le choix de répertoire. De l’heure de gloire qui nous a fait connaitre le groupe, celle de Lungs  et Ceremonials, il ne reste que 5 chansons sur le généreux répertoire de 19 titres offert au public montréalais. C’est tout à l’honneur du groupe, qui mise sur les fans ayant continué de les suivre avec leurs deux derniers albums, dont le succès a été plus mitigé.

Le spectacle s’ouvre avec la chanson June, tirée du plus récent album High as Hope. Choix audacieux s’il en est : il ne s’agit pas de la chanson la plus accrocheuse, ni la plus entrainante. Deux chansons plus tard, le spectacle prend réellement son envol grâce à Queen of Love et Only if for a night. Celle-ci contient en elle-même le son original inventé par le groupe avec leurs deux premiers albums, rencontre entre pop indé et musique mystique, une sorte de réinvention de Loreena McKennitt qui bûche, qui expose ses névroses et qui s’incarne aussi dans son époque plutôt que seulement dans celle médiévale.

Le contraste est frappant lorsque la rousse chanteuse s’adresse au public : cette personne à la voix puissante qui court d’un bout à l’autre de la scène se dévoile alors sous un tout autre jour, toute vulnérable, timide, parlant d’une voix douce. Pour elle comme pour son public venu la rejoindre ce soir, il est clair que la musique de Florence + The Machine est un exutoire. C’est ce qui permet d’excuser tout le manque de subtilité de sa musique : Nous ne sommes pas ici devant quelqu’un qui cherche à être une star, mais plutôt devant un être humain, plein de travers, qui cherche à exister à travers son art. Un cri du cœur.

Le morceau suivant, South London Forever tombe un peu à plat en concert à cause de sa structure alambiquée. Les chansons suivantes (Patricia, Dog Days are Over, Ship to Wreck, Moderation) constituent la séquence la plus intense de la soirée, emportant la foule dans un beau et long moment de transe commune. Dog Days are Over est exaltante et procure un moment d’union spécial dans la foule, grâce aux cellulaires qui sont mis de côté à la demande de la chanteuse. La chanson Ship to Wreck nous avait toujours semblé quelconque jusqu’à temps que nous l’entendions avec la foule qui s’époumone dans les refrains pour accompagner Welch et ses musiciennes-choristes. Cette magnifique portion du concert se clôt par le meilleur moment à notre avis, l’intense et inventive 100 years, une chanson qui prouve que le groupe réussit parfois lorsqu’il s’aventure hors des sentiers battus.

L’intensité de la cérémonie redescend ensuite abruptement. La chanson Jenny of Oldstones, ayant figuré dans un épisode de la dernière saison de Game of Thrones, est ennuyante, dénuée de toute accroche. Alors que Florence nous avait amené dans son monde à elle durant tout le spectacle en nous livrant ses paroles qui puisent dans le mysticisme pour parler de choses de la vie quotidienne, nous voilà dans un monde fictif de capes, d’épées et de dragons. Durant et après cette chanson, plusieurs personnes dans le public partagent leurs opinons sur les personnages de la série; Le public n’est plus dans le Centre Bell… La chanson est dédiée à Arya Stark, ce qui vient amoindrir l’hommage rendu à une héroïne bien réelle, Patti Smith, quelques minutes plus tôt en introduction à la chanson «Patricia», qui lui est dédiée. La chanson suivante, The End of Love, lente mais accrocheuse, réussit à tranquillement ramener le public ici et maintenant.

Le spectacle revient en force ensuite. Cosmic Love permet à Welch de réfléchir aux 10 années (déjà!) de carrière parcourues. Delilah, un diamant brut du répertoire pop-rock plus récent du groupe, est entonnée entièrement du parterre par la prêtresse bohême, tout près de son public. Le groupe quitte la scène après What Kind of Man.

Pour le rappel, la chanteuse offre l’intimiste No Choir. Vient ensuite Big God, morceau le plus accrocheur du dernier album, composé en collaboration avec Jamie xx. Cette chanson semble mal placée dans la soirée : la chanteuse se permet d’y explorer une zone gutturale intéressante qu’on ne lui connait pas, mais ceci l’amène à la terminer en se repliant sur elle-même, trop loin de l’exaltation qu’on attend d’un rappel. Le tout se termine en beauté avec l’hymne Shake it Out, qui permet à la foule de chanter à sa guise.

La chanteuse se donne généreusement durant la performance, elle se livre sans filtre dans son écriture, elle révèle toute sa puissance dans sa voix. Après quatre albums, Florence and the Machine semblent avoir accédé à ce statut de ceux qui durent, malgré une perte d’intérêt de la part du grand public et des critiques spécialisés, grâce à un noyau assez large d’irréductibles qui la suivent fidèlement, qui trouvent leur compte dans cette cérémonie visant à exorciser (ou célébrer?) nos névroses communes. Florence Welch, forte de sa sobriété, et son groupe sont là pour rester. Et ils offrent un univers particulier; celui d’une pop sincère et rassembleuse dont le manque de subtilité est compensé par l’énergie exaltante du rock.

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