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FME 2017 | Comme si j’avais 15 ans

Il m’apparaît difficile de parler d’un événement qu’on aime et respecte et de ne pas sombrer dans le mélo et les clichés. Tout comme ça l’est de décrire, raconter ce que suscitent en nous les tribulations d’une rencontre pleine de promesses. Et d’attentes. L’émotion, quoiqu’humaine, nous semble toujours unique, nous appartenir à nous seul. Du genre de : jamais-personne-n’a-vécu-ou-éprouvé-ça-avant-moi et personne-ne-peut-vraiment-comprendre. Comme dans la peau d’un adolescent qui découvre le désir – et ose l’expérimenter.

Cette année, pour son 15e anniversaire, le festival s’est répandu en audace. Le thrill d’essayer des artistes nouveaux, peu ou pas connus, des groupes d’Europe (gracieuseté du nouveau DG, le Belge Olivier Leidgens), des États-Unis, du Canada ou de nouvelles formules d’ex-membres d’ex-bands tout rafistolés – le tout à foison. Sans oublier l’intégration plus importante que jamais d’un volet local et autochtone.

Le goût du risque.

Le guts du risque.

En parcourant la programmation du festival au moment de sa sortie, j’ai eu honte. Honte de ne pas connaître la moitié de ce qui était booké, me suis trouvée out of track, complètement outside de la game. Comme si, ayant pris quelque distance, un recul, j’étais devenue une parfaite imposteure en matière d’émergence musicale. Comme une adolescente en retard sur le parcours de ses copines – genre…

Dieu (ou Richard Desjardins) soit loué! Ça m’a permis de tomber (encore!) en amour avec cet événement que je fréquente avec grande affection depuis quelques années déjà et, cette fois, avec un regard presque naïf – ou différent, c’est selon –, mais surtout avec le plaisir que ça implique. Papillons au ventre et étoiles dans les yeux : toute la patente.

Parce que le plaisir, dénominateur commun de TOUT ce qui se passe ce week-end-là à Rouyn chaque année depuis 15 ans, s’est encore trouvé omniprésent où que l’on regarde, quoi que l’on entende, qu’on soit à proximité ou non de l’éclairage rouge passion de l’entrée officieuse du site.

Photo par Louis Jalbert.

Photo par Louis Jalbert.

La grande qualité du public du festival, qui se maintient d’année en année, en symbiose avec la qualité des prestations auxquelles il assiste, la ferveur des chaleureux bénévoles, la vigueur de la scène musicale actuelle, l’ardeur de l’équipe dévouée de l’événement, l’intelligence, la diversité et l’équilibre de la programmation, l’accueil toujours superbe des résidents de la ville, l’énorme générosité des artistes qui s’y produisent : tout ça fait que le FME est depuis longtemps inscrit dans l’ADN des festivals les plus magnifiques qui soient. Et il persiste et signe en travaillant d’arrache-pied pour conserver ses acquis sans tomber dans la facilité et/ou le mercantilisme. Le partage, l’échange, la réciprocité : une humanité comme on en voit peu dans le domaine festivalier. Attention : ça ne veut pas dire que tout a été parfait. Ce serait beaucoup moins intéressant…

Entre les idées de planning pour survivre à ces quatre jours de débauche musicale, les choix déchirants que ça implique tout le temps et les changements de plans qui surviennent assurément (le FME est un festival de frivoles!), entre les découvertes, brutales ou douces, qui nous transfigurent et parsèment notre capitale du cuivre, et parmi les frissons qui nous parcourent si souvent là-bas, c’est l’anticipation et l’excitation qui palpitent et consument tout du long. Tout le monde est heureux, tout le monde est subjugué, tout le monde trippe.

Cette année, entre le trouble somptueux d’Antoine Corriveau, les imprécations de Duchess Says, le délire de Paul Jacobs, la douceur et la verbosité de Philippe B, l’intensité d’A Place To Bury Strangers, la complicité et la tendresse de Saratoga, le magnétisme de Betty Bonifassi, la frénésie intergalactique d’AeroBrasil, la dextérité et la souplesse de Jean-Michel Blais, l’authenticité de Louis-Philippe Gingras, l’hallucinante folie poétique de Klô Pelgag, la monumentalité de Richard Desjardins, les explorations d’Atsuko Chiba, le naturel de Stéphane Lafleur, le dénuement parfait d’Andy Shauf, la défonce et la sueur de Bloodshot Bill and the Hick-ups, l’orientalisme envoûtant d’Elephant Stone, le jazz punk des Sunwatchers, le punk rock de The Decline!, la tension d’It It Anita, l’efficacité des Dales Hawerchuk, la pop lumineuse de Jason Bajada, la sensibilité du globe-trotteur Matt Holubowski, les singes de l’espace de Laura Sauvage, la psychédélique ivresse anachronique de Barry Paquin Roberge et l’étrange intimité des 12 000 personnes sur la plage du lac Kiwanis pour le show de clôture, entre tout ça et plein d’autres moment ; le FME a été en tous points organique (nonon, pas orgasmique, pas bio-équitable-vegan-machin : or-ga-ni-que[1]).

Quand, au petit matin le lundi, on prépare notre départ, on est encore secoués par une fébrilité peu commune, repus et reconnaissants. Dans la nuit du FME, l’extase submerge les mélomanes affamés, des sursauts de décharges électriques au ventre, les tympans défoncés, le corps brisé. Le courant passe, la connivence est d’une tranquille violence. Rouyn enlace ses festivaliers et les remplit de plénitude et de désir. Une entreprise de séduction qu’on voudrait ne jamais voir se conclure.

Et, alors qu’on est complètement vidés, on n’a qu’une envie.

Lui chuchoter à l’oreille : encore.

Photos en vrac


[1] Qui forme un tout, une unité. Groupement organique. (Antidote)

* Photo en entête par Christian Leduc.

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