Francouvertes
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Francouvertes 2018 – Soir 2 | Quand le rap prend la place qui lui revient…

On entend souvent dire récemment que c’est dans le monde du hip-hop que « ça se passe » ces derniers temps… Que le rock est mort, bla bla bla. Que la chanson tourne en rond, mais encore. Que le folk emmerde les jeunes, meh. Si ce constat s’avère plutôt réducteur, reste que le rap crée vraiment l’effervescence, comme en témoignait cette excellente deuxième soirée des préliminaires des Francouvertes, lundi soir au Cabaret Lion d’Or. Sans trop de surprise, LaF et le duo (quatuor en fait) formé de Jay Scøtt et Smitty Bacalley en ont mis plein la gueule à la foule enthousiaste, lors d’une soirée complétée par le trio disco-funk Of Course, qui aurait peut-être bénéficié d’être placé dans une autre soirée…

Une ex qui prend du galon!

Fidèles à leurs habitudes, les Francouvertes ont débuté par une courte prestation d’une « ex », en l’occurence la rappeuse Sarahmée.  Si on se rappelle d’une prestation « plutôt bonne » en 2016 qui lui avait permis de se rendre en demi-finales, on constate deux ans plus tard qu’elle a encore pris du galon, et pas rien qu’un peu. Charismatique, assumée, engageante, pétillante… les qualificatifs ne manquent pas pour décrire l’impression qu’elle a laissée sur un Lion d’or pourtant un peu froid au départ.

Sa réadaptation francisée de I’m Better de Missy Elliott est très sympathique, colle à merveille à la femme gentiment frondeuse et en pleine possession de ses moyens qu’on voit sur scène. Mais surtout, en interprétant une toute nouvelle chanson à saveur un peu plus « world » — elle admettra d’ailleurs que celle-ci laisse davantage transparaître ses racines sénégalaises — Sarahmée laisse entrevoir que sa créativité suit son évolution de performeuse, et c’est tant mieux ainsi. Lorsqu’on compare son album Légitime, paru en 2015, et le résultat 3 ans plus tard sur scène, disons que le disque est largement dépassé…

À (re)voir ce samedi 3 mars vers minuit, à l’Astral, avec Naya Ali, Marie-Gold et Tyleen dans le cadre de la Nuit Blanche. Détails par ici.

 

 

Jay Scøtt X Smitty Bacalley

Réglons d’abord une chose : côté branding, le nom de projet « Jay Scøtt X Smitty Bacalley » est un peu trompeur. On décrit le projet comme « l’union de deux univers distincts qui se rencontrent dans un trailer park », fair enough sur le plan créatif. Mais ce qu’on voit live donne plutôt l’impression d’un groupe rap en bonne et due forme avec 3 MC et 1 DJ — dans C’était nous ça, ils se décrivent d’ailleurs ironiquement comme « le seul groupe rap sur le lineup » — surtout dans leur dynamique sur scène. Smitty semble d’ailleurs créer davantage de complicité avec l’autre rappeur à sa gauche — dont le nom nous échappe — qu’avec Jay.

Bref, tout ça n’a pas tant d’importance, au fond. Ce qui compte, c’est que la demi-heure passée en leur compagnie a été des plus agréable et divertissante. Et que le fait de disposer d’un cahier de paroles sur le table de jury nous a permis de constater à quel point ces deux gars-là ont de l’esprit, de la verve, et un sens de l’humour juste assez aiguisé sans être cabotin. Ils ont créé un champ lexical original (voir DM), actuel, moderne, sans être trop gimmick, et leurs textes regorgent de lignes ingénieuses, limite baveuses.

Les petits clins d’oeil affluent : gros wink wink à Hotline Bling de Drake sur Cellphone, petite bine sur l’épaule de Joe Rocca, petites danses évoquant les boys band des années 1990, name dropping de Marie-Mai, DMX, Martin Deschamps… Costume d’humain aurait pu être une reprise de Radio Radio qu’on serait pas surpris, mais les parfums d’Alaclair Ensemble et des Dead Obies n’est jamais très loin non plus. On sent que les garçons brassent des ingrédients de qualité, et le font avec beaucoup d’esprit.

Principale faiblesse : Smitty et Jay disposent de bidules installés sur leur pied de micro respectif qui permet d’activer le vocoder et l’Auto-Tune, mais ça fait un peu l’effet d’une béquille sur scène. On sent que les gars restent un peu figés sur place, comme s’ils devaient rester pas trop loin de leur station de commande, alors qu’à quelques (trop rares) moments, ils prennent leur aise sur scène et bougent de façon interpellante, à la hauteur du haut niveau de divertissement fourni par leur musique.

Ça demeure un grain de poussière comparé à tout le bien qu’on pourrait dire de leurs 30 minutes sur scène.

Of Course

On s’attendait à quelque chose d’assez pété ensuite : bagues lumineuses, éclairage un peu disco, vestes à paillettes… Les 3 gars d’Of Course avaient mis la table pour un party endiablé, et s’apprêtaient à faire lever le Lion d’or de trois ou quatre coches.

Musicalement, c’est le cas. La section rythmique formée d’Emile Tempère et Germain Després fonctionne du tonnerre. On se rappelle pas la dernière fois qu’on a entendu du slap bass aux Francouvertes, et de toute façon, ça aurait neuf chance sur dix d’être quétaine. Mais Of Course évite cet écueil, en cultivant un genre de dance-rock à la !!!, entrelacé de disco à la Creature et juste assez de références vintage pour donner un tout dont le charme est assez envoûtant.

Parlez-en à Mathieu Aubre, de Feu à volonté, qui a été entraîné par le rythme jusqu’à monter sur scène pour se déhancher (créant aucunement un mouvement de foule).

Le problème avec Of Course, c’est qu’en dépit du charisme de son chanteur Will Maurer, et de l’attachant abandon de ses petits pas de danse, il manque l’essentiel : des tounes assez solides pour devenir des vers d’oreille, ou à tout le moins des mélodies mémorables qui accoteraient le niveau d’énergie du rythme.

Wow est pas si mal, dans le genre « dernier album de Beck ».

Marilyne est plutôt bonne aussi, mais la ressemblance avec Heart of Hearts de !!! est un peu trop frappante. Jugez-en par vous-mêmes :

Du reste, les autres titres font un peu trop « frenchy » et pas assez catchy. Du point de vue vocal, ça le fait difficilement. Il manque de oumf. Quand Will tente de faire monter l’intensité, il monte plutôt de volume, et c’est plus agressant qu’autre chose. Un collègue a suggéré: « ils devraient s’engager 2 choristes soul qui donneraient plus de profondeur vocale ». Peut-être. Sinon des cuivres ? Ou tout simplement moins de texte ?  Se recentrer sur le groove ?

Quoi qu’il en soit, ça donne une prestation amusante, divertissante, mais sans plus. Pour espérer se rendre plus loin dans les Francouvertes, ça prenait plus, surtout au niveau de l’écriture.

 

LaF

Ce qu’on soulignait plus tôt au sujet du branding de Jay Scott X Smitty Bacalley, LaF l’a compris. C’est LaF comme dans « La Famille ». Et on a vraiment l’impression que c’est une histoire de frangins, ce groupe-là. La dynamique entre les trois complices est visiblement installée solide. Chacun a son identité assez bien définie, les trois mecs se croisent sur scène, se passent la puck avec une aisance impressionnante, et leurs flows sont variés. On distingue très bien les trois plumes, et les trois façons d’approcher le rap, mais ça donne un tout bien uni.

Contrairement à Smitty, LaF écrit toutefois dans un langage un peu plus difficile à déchiffrer. Ils sont vraiment en train de se créer leur lexique, ce qui est assurément une bonne chose à long terme. C’est la matière de base d’un phénomène rap qui est là pour durer.  Sauf qu’à court terme, ça donne des enchaînements de mots un peu confus, genre « Le néant me sort du nez, me nettoie les entrailles, je nage à ma perte dans un océan de Jell-O, extension cellulaire joint à la bouche, je suis une tortue comme Franklin ou Michelangelo ».  Toute référence aux Ninja Turtles est la bienvenue, mais à part ça, de quoiiiii tu parles ?

Encore là, c’est pas très grave. Il y a de quoi qui se passe avec ce groupe-là qui va au-delà des maladresses. La foule était visiblement venue majoritairement pour eux, et plusieurs connaissaient les paroles par coeur (sans doute sans trop se questionner sur cette histoire de tortue…). Les chansons Dimanche et Way Out étaient particulièrement convaincantes.

C’est un peu moins flyé et clever que la première formation rap de la soirée, mais les beats sont mieux garnis, et l’ensemble plus abouti. Ces gars-là sont partis pour la gloire.

Verdict

Sans surprise, LaF trône au premier rang après 2 soirs de préliminaires, alors que Jay Scott X Smitty Bacalley s’installent au 3e rang, tout juste derrière Zouz qui avaient été convaincants la semaine dernière. Les chances de revoir ces trois-là en demi-finale semblent assez bonnes pour l’instant. Tant mieux.

Pas de chance pour Of Course par contre, eux qui tombent au 6e rang sur 6…

  1. LaF
  2. zouz
  3. Jay Scott & Smitty Bacalley
  4. Gabriel Bouchard
  5. Raphaël Dénommé
  6. Of Course

On reprend ça lundi prochain avec une soirée résolument plus folk-pop avec trois artistes parmi les favoris pour se rendre en demi-finale : Lou-Adriane Cassidy, Mathieu Bérubé et Valse Fréquence.

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