Le petit prince de Machiavel
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Fringe Montréal 2017 | Le petit prince selon Machiavel : Magie noire

Callés dans les fauteuils défoncés et miteux du petit Théâtre MainLine sur le boulevard Saint-Laurent qui aurait bien besoin d’être rafraîchi, on assiste à un curieux amalgame théâtral entre le célèbre récit à portée philosophique Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry, publié en 1943, et le traité politique controversé Le Prince écrit par Nicolas Machiavel en 1513. Et savez-vous quoi? Ça fonctionne.

L’idée de ce rapprochement surprenant entre les deux oeuvres revient à Charles Roburn dont le texte en est à sa troisième mouture, ayant été présenté d’abord en anglais au Fringe 2012, puis en français au Fringe 2014. La mise en scène actuelle de Mireck Metelski réunit sept comédiens jouant deux ou même trois personnages, sauf pour le petit prince qui est interprété par une femme, Geneviève Goupil, dont la finesse et la fluidité de sa présence sur scène justifient cette transposition audacieuse.

Le Petit Prince de Saint-Ex, depuis sa parution à New York, a été traduit en 270 langues et dialectes, et s’est vendu à quelque 145 millions d’exemplaires dans le monde. Il a été adapté tant au théâtre qu’au cinéma, à l’opéra, en comédie musicale, et sous forme de bande dessinée.

On connaît tous l’histoire de ce petit garçon innocent venu d’un astéroïde à peine plus grand qu’une maison, n’ayant qu’à déplacer sa chaise pour contempler les couchers de soleil, et qui part à la recherche d’une planète où l’on ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel étant invisible pour les yeux. À chacune de ses escales dans le vaste univers, il ne cessera de vouloir comprendre les grandes personnes, cherchant une logique à leur comportement, et déjà une justification sensée à leur existence.

Alors que pour Machiavel, dans son traité politique incendiaire où le pouvoir des dirigeants est absolu, la fin justifie les moyens. Secrétaire de chancellerie dans la Florence du 16e siècle, il soutenait la thèse selon laquelle un souverain est en droit de tromper, de trahir, d’opprimer voire d’assassiner ses opposants s’il le fait pour le bien et la stabilité de l’État.

Le mélange des deux histoires, tel que mis en scène habilement par Mireck Metelski, fera en sorte que l’innocence du petit prince se transforme en conquérant assoiffé de pouvoir qui agrandit son empire en poussant méchamment dans le vide à la lisière de leur planète ceux qu’il y rencontre. Le résultat donne une sorte de version hard core du Petit chaperon rouge ou bien celle d’un Petit Poucet sur l’exstasy.

Tous les comédiens sont excellents, en particulier Olivier Parent en Machiavel, manipulateur extrémiste et despote dont la renommée a amené dans son sillage l’adjectif machiavélique, et Patrick-Joseph Dufour en allumeur d’un unique réverbère sur sa planète qu’il allume et éteint en alternance, parce que c’est là pour lui la consigne.

Sans réel décor et avec un minimum d’accessoires, la distribution soutient ce texte d’une belle intelligence avec une maîtrise de jeu captivante, amusante et fascinante du début à la fin, instruisant le spectateur de ce que, comme l’amitié, c’est le temps perdu pour une rose qui rend cette rose si importante.

Dans cette version sacrilège dont le périple allégorique aboutit sur une septième planète non moins absurde nommée Terre, dessine-moi un mouton devient dessine-moi un bouc pour l’aviateur rescapé dans le désert. La tentation, le péché, l’enfer, le serpent dissimulé dans l’herbe, le droit divin des rois, la vanité, la fleur du départ, une rose qui comme l’amour a des épines, la morale chrétienne de la Renaissance, le renard qui dit apprivoise-moi et la responsabilité envers ce que l’on apprivoise, le buveur qui boit pour oublier qu’il boit, le géographe qui écrit, le caractère de ce qui est éphémère, et des répliques du genre vaut mieux être craint que d’être aimé, tout est là.

Il ne reste que deux représentations de Le Petit Prince selon Machiavel, soit ce soir le 15 juin à 20h30, et dimanche prochain le 18 juin à 14h00 au Théâtre MainLine, pour clôturer le Fringe en beauté.

 

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