Froid
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Froid au Théâtre Prospero | Racisme, xénophobie, haine et suprématie blanche

Un véritable coup de massue, brutal mais nécessaire pourrait-on dire, retentit actuellement dans la petite salle intime du Prospero. Froid, la pièce prémonitoire du dramaturge et metteur en scène suédois Lars Norén créée en 2003 à partir d’un fait réel survenu en Suède, glace le sang. Première production de la compagnie de Québec La Brute qui pleure, la mise en scène d’Olivier Lépine est d’une véracité qui assomme au passage.

Surtout que le texte dénonciateur de la haine vis-à-vis de l’étranger, de sa culture autre et de sa religion différente de la majorité, a d’abord été présenté au Théâtre Premier Acte peu de temps après le carnage qui a fait sept morts au Centre culturel islamique de Québec en février dernier.

Le propos, d’une extrême violence physique et psychologique, est déversé sur cette scène minuscule par quatre jeunes comédiens courageux et terriblement efficaces. Leur jeu est puissant, dévastateur, les scènes d’eugénisme difficiles à rendre se succédant à profusion, l’idéologie xénophobe et la violence des mots haineux qui la véhicule étant à trancher au couteau.

Nous sommes en Suède, mais sans le dénaturer, le texte a été québécisé de façon à y ajouter des sacres bien sentis. Alors qu’ils fêtent dans une clairière la fin de l’année scolaire, trois ados buvant bière par-dessus bière claironnent les idées négativistes de leur cellule ultra-nationaliste, rejetant toute invasion en terre suédoise d’immigrants et de réfugiés qui, croient-ils, s’imposent et veulent imposer leur religion, menaçant non seulement leur identité de Suédois « normal, ordinaire » et les ressources de leur pays, mais surtout la pureté de leur race.

Photo par Cath Langlois.

Photo par Cath Langlois.

« Les musulmans ne sont pas des humains », « Les Somaliens puent! » peut-on entendre, avec la même haine viscérale pour les Thaïlandais, les bridés, les fifs et les nègres, montrant bien la montée du fascisme et de l’extrême droite, la rhétorique des suprémacistes blancs, l’intolérance aux étrangers, l’ignorance de l’autre et le repli sur soi de notre époque.

Un quatrième étudiant, Karl, joué avec un naturel désarmant par Olivier Arteau, arrive sur les entrefaites. Pour son plus grand malheur, il est d’origine sud-coréenne. Même s’il a été adopté à l’âge de 2 ans par une famille suédoise aisée, cela le rend impur et condamnable aux yeux des trois autres issus de familles dysfonctionnelles modestes. Trouvant là matière à lui faire un mauvais parti et pour « nettoyer le monde », ils iront jusqu’à tuer leur otage en le rouant de coups, parce qu’il refusera de lancer haut et fort avec eux le cri de ralliement néonazi.

En chef charismatique de la cellule, Keith est joué tout en puissance par David Bouchard avec un mélange malsain entre tension et détente, entre invitation et rejet radical. Ismaël lui, interprété par Dayne Simard, bien que musulman de par son père, affichera le plus grand déni de soi afin de s’intégrer aux autres. La seule fille du groupe, Anders, est jouée à fond de train avec la même violence aveugle que les gars par Ariane Bellavance-Fafard. À un moment donné, sur un ton viril, elle se valorisera à leurs yeux en disant qu’elle en est à sa quinzième bière.

Toute la distribution, extrêmement bien dirigée par Olivier Lépine à qui échoient aussi bien le son et les lumières, est juste assez crédible, chacun dans son rôle surdimensionné, pour que l’on ne voit pas passer l’heure et demi que dure la pièce. « Qu’est-ce que vous ferez cet été? » demande l’un des personnages qui se verra répondre : « Haïr, tuer, et se garrocher à l’eau. », nous laissant par-là rivés à nos sièges, complètement ébranlés, et affligés de l’immense froid dans le dos que procure du bon théâtre.

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