Autour du lactume
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FTA 2018 | Autour du lactume de Réjean Ducharme et Martin Faucher à La Chapelle : Échevelé à mort

Spectacle inclassable entre littérature et arts visuels, « Autour du Lactume », d’après l’œuvre ultime de Réjean Ducharme parue trois jours après sa mort l’été dernier, a été créé au Festival International de littérature dans la mise en scène de Martin Faucher dirigeant avec une touche enfantine et jubilatoire cette comédienne toute ducharmienne qu’est Markita Boies. Repris ces jours-ci au Théâtre La Chapelle Scènes Contemporaines dans le cadre du Festival TransAmériques, le spectacle ressort des limbes pour le plus grand bonheur des festivaliers.

L’ultime ouvrage de Réjean Ducharme aurait pu être son premier, car l’auteur déjà en 1966 avait proposé aux Éditions Gallimard ce recueil de 198 dessins accompagnés de longs titres coquins et de textes au ton annonciateur de toute l’œuvre à venir de l’auteur de L’avalée des avalés, son premier roman publié la même année, et s’étant aussitôt retrouvé en lice pour le Goncourt. Pour d’obscures raisons, Le Lactume tomba dans l’oubli, pour ressurgir 51 ans plus tard et être publié aux Éditions du passage.

Martin Faucher, qui avait ébloui en 1988 avec un collage d’œuvres de Réjean Ducharme intitulé À quelle heure on meurt?, s’est relancé tête première dans l’univers foisonnant de Ducharme pour ce jouissif Autour du lactume, avec en scène Markita Boies, la comédienne prédestinée qu’il avait choisie pour son adaptation de La fille de Christophe Colomb en 1994.

Quand on entre à La Chapelle, on aperçoit à l’avant-scène une large table en bois massif où sont empilés textes et dessins du Lactume, voisinant un porte-crayons fourni et deux livres, L’Océantume de Ducharme et Les chants de Maldoror de Lautréamont dont seront tirés des extraits, comme pour Corneille, Rimbaud et Nelligan.

Puis, en fond de scène côté jardin, apparaît Markita Boies qui restera plantée là un bon moment, comme apeurée par ce qui l’attend, et prenant place ensuite derrière la table. En plein contrôle, avec une diction parfaitement nuancée, la comédienne entamera le geste de nous montrer un dessin à la fois, lisant distinctement le titre de chacun, plus ou moins long, et des textes d’accompagnement.

* Photo par Vivien Gaumand.

Réjean Ducharme avait 23 ans lorsqu’il a exécuté ces dessins et énoncé leurs titres dans sa langue crue autant que poétique si caractéristique, se jouant de la sonorité des mots en en renversant le sens. Sont du nombre : « Truie angulairement », « Pagnol, est-ce un chien? », « Un trou dans le vide : toi », « Braises fondantes », « Orchestre de cordes à linge », « Les adultes sont des enfants qui se prennent pour des adultes », « Souris chauve », « Pluvieux plus jeune » ou encore « J’aime le qui-vive. Il n’y a que celui qui est sur le qui-vive qui vive ».

Photo par Vivien Gaumand.

À un moment donné, la comédienne détachera ses cheveux, s’ajoutant des verres fumés, et ira jusqu’à se mettra debout sur la table, dansant pour mieux faire sentir les élucubrations littéraires de Réjean Ducharme, et ses dessins à figures géométriques abstraites, essentiellement à la mine et aux crayons Prismacolor de notre enfance.

Le génie qui a inventé les néologismes et allitérations du langage bérénicien, pour ne jamais succomber à la tentation d’atteindre l’âge adulte, aurait eu le temps juste avant de mourir d’approuver le projet de publication du Lactume, mais non sans avoir servi à son éditeur cette mise en garde qui est tout lui: « Super! Et n’oubliez pas, c’est drôle, cette affaire-là! ».

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