Kings of War
Critique Publié le

FTA 2018 | Kings of War par Ivo Van Hove : Monumental !

Spectacle total, d’une envergure colossale à tous les niveaux de la création scénique, Kings of War est sans aucun doute la production la plus ambitieuse de toute l’histoire du Festival TransAmériques. Se déployant sur la scène du Théâtre Denise-Pelletier pendant quatre heures et demie sans aucun temps mort, la pièce inspirée de trois Shakespeare placées entre les mains du génial metteur en scène belge Ivo van Hove, enflamme les festivaliers.

Martin Faucher, le directeur artistique du FTA, a réussi un coup de maître en faisant venir à Montréal contre vents et marées les Néerlandais de la compagnie Toneelgroep Amsterdam que dirige van Hove depuis 2001, avec une série impressionnante de spectacles marquants qui réinventent les classiques en recomposant l’Histoire.

La dernière fois que le prodigieux metteur en scène nous a rendu visite, c’était au FTA de 2010 avec Tragédies romaines, s’inspirant également de trois Shakespeare : Coriolan, Jules César et Antoine et Cléopâtre. Cette fois-ci, avec Kings of War, il nous fait vivre à rebours le récit mouvementé de la royauté d’Angleterre avec Henri V, Henri VI et Richard III. Trois règnes, trois époques et trois réalités magnifiés avec un savoir-faire sur le plan scénique et une intelligence dramaturgique absolument renversante.

* Photo par Jan Versweyveld

Jouée en néerlandais avec des surtitres français et anglais, Kings of War a été créée à Vienne en 2015 avec l’équipement lourd et archi complexe d’une puissante machine théâtrale qui emporte tout sur son passage. 14 comédiens y interprètent pas moins de 30 personnages de la pompe royale, accompagnés par cinq trombonistes sur scène, sans oublier l’apport d’atmosphère essentiel du contre-ténor Steve Dugardin. Tous évoluent sur un plateau labyrinthique imaginé par le scénographe et concepteur d’éclairages Jan Versweyveld, tout aussi génial que le metteur en scène.

Son décor d’ailleurs est une pure énigme. Au moyen d’une caméra dont on se demande souvent où elle est placée, l’action se prolonge en coulisses, lesquelles reproduisent l’environnement scénique de base avec une ingéniosité déconcertante. Le travail de Tal Yarden à la vidéo est remarquable.

Le spectateur voyage ainsi entre ce qui se passe dans le décor réel devant lui et l’arrière décor avec ses couloirs d’où les images sont retransmises sur un grand écran central. Sollicités de toutes parts, on se laisse happer par la déferlante suivant le passage du navire amiral en tête de cette flotte royale hors du commun.

Série de couronnements

En définitive, nous sommes dans une war room qui change d’aspect d’un couronnement à l’autre. Sur une petite table au centre de la scène se trouvent côte à côte trois téléphones dont celui du centre est rouge. On pense à Winston Churchill pendant la Seconde Guerre mondiale.

Comme aujourd’hui, entre les dirigeants de deux États en crise, le téléphone rouge servira même à un moment donné à contacter Donald et Justin. Un clin d’œil amusant au cœur de cette triple pièce où les rois et leurs politiques guerrières décident de tout, sans égard aux loyaux sujets que nous n’avons pas le choix d’être à leur suite.

Le texte de Shakespeare, précis, tranchant et offensif, a été admirablement bien traduit par Rob Klinkenberg. En y retrouvant des phrases comme « Ta vue infecte mes yeux », ou encore « Vivre longtemps, c’est pleurer la mort de ses enfants », on se sent inévitablement plongés dans toute la richesse littéraire comme théâtrale du verbe shakespearien.

* Photo par Jan Versweyveld.

Henri V, joué par Ramsey Nasr, est ce jeune monarque inexpérimenté qui assoie son pouvoir avec des visées de conquêtes territoriales au glorieux et fier royaume de France, autant que chez les autres pays voisins, comme l’Écosse et l’Irlande. Henri VI, joué par Eelco Smits, est un impotent ralenti par ses ardeurs religieuses et la rivalité entre les maisons de Lancastre et de York. Tandis que Richard III, joué admirablement par Hans Kesting, atteint de difformité mais se voyant comme l’égal de Dieu, est perçu comme l’incarnation du mal. D’une violence omniprésente, sa soif de pouvoir se réalisera au détriment même de ses frères de sang.

Ainsi, la couronne d’Angleterre est le sujet de toutes les convoitises. Intrigues, trahisons, ruses politiques, soupçons malveillants, assassinats, emprisonnements, vengeances, climat de peur, noblesse maudite, rivalités familiales, tout est joué à l’extrême en fonction de la couronne et du pouvoir sans égard aux moyens que procure l’accès au trône d’Angleterre.

Tous les acteurs de cette fresque historique sont excellents. On sent même dans leurs rapports l’esprit d’une troupe, plusieurs de ces comédiens ayant participé aux créations antérieures d’Ivo van Hove croisant théâtre et cinéma, comme à partir de Duras, Schiller, Tchekhov, Bergman, Cassavetes, Pasolini ou Antonioni.

Aussi, il est troublant de penser que ces trois rois et leurs cruelles joutes politiques sont issus de la même dynastie que « notre » reine Elizabeth II.

Mais, Kings of War est un monde d’hommes. Des hommes à cravate, mus par toutes les imperfections du genre humain malgré leur royauté. Ivo van Hove réussit l’impossible en nous les ramenant d’aussi belle façon. Lauréat de nombreux prix et ayant reçu maints honneurs, le metteur en scène de toutes les audaces a récolté trois Molières l’année dernière pour son adaptation de Les Damnés de Visconti présentée à la Comédie-Française.

S’étant déjà mesuré à la redoutable tétralogie du Ring de Wagner, van Hove créera en juin prochain à l’Opéra Bastille sa version du Boris Godounov de Pouchkine et Moussorgski, avec pas moins de 100 artistes sur scène. C’est tout dire.

Kings of War, une réelle splendeur, un cadeau inestimable que nous fait le Festival TransAmériques, est présentée au Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 27 mai inclusivement.

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