FTA (Festival)
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FTA 2019 : SOIFS MATÉRIAUX DE MARIE-CLAIRE BLAIS PAR UBU | UNE APOTHÉOSE POUR DENIS MARLEAU ET STÉPHANIE JASMIN

Le Festival TransAmériques (FTA) se termine en beauté avec l’étonnant opus théâtral qu’est « SOIFS Matériaux », une pure merveille, joué à guichets fermés sur quatre soirs au Théâtre Espace Go. Mais, bonne nouvelle, l’imposante production de quatre heures intenses de la compagnie UBU, son plus vaste chantier depuis sa fondation en 1982, sera reprise du 24 janvier au 16 février 2020 à ce même théâtre. Comme quoi, l’œuvre romanesque de l’immense Marie-Claire Blais transposée au théâtre par Denis Marleau et Stéphanie Jasmin, atteint l’événementiel.

Le soir de la création mondiale de la pièce, Marie-Claire Blais, qui aura 80 ans en octobre prochain, frêle, menue, timide et secrète mais néanmoins souriante, était présente dans la salle. Même que Denis Marleau, au moment des applaudissements à la fin, est allé la chercher pour venir saluer sur la scène en même temps que les comédiens et les musiciens. Non seulement UBU aura été la compagnie la plus souvent invitée dans l’histoire du FTA, avec une 12e participation, mais cette pièce est l’aventure de création la plus ambitieuse de toute l’histoire du festival.

Un travail colossal d’adaptation

Mélangeant les âges et les races, la temporalité et les lieux, ils sont 28 artistes en scène, comédiens et musiciens, pour défendre le texte lumineux et profondément humain que Denis Marleau a tiré des 10 romans d’un cycle entamé par Marie-Claire Blais en 1995 avec Soifs, et complété l’année dernière avec la parution d’Une réunion près de la mer. Parti de Soifs et puisant des personnages dans les romans qui ont suivi, Denis Marleau a accompli en amont un travail colossal d’adaptation au débit torrentiel, comme peu oseraient l’entreprendre.

Soif d’absolu, de justice sociale, d’amour et de vie tout court, l’œuvre constitue une véritable fresque où dans une langue sublime, poétique et sensorielle, les personnages se chevauchent et entrelacent leur destin dans la sublimation des utopies chères à l’Amérique, et de ses échecs. Le plus grand défi était de théâtraliser une quarantaine de « matériaux » extraits des romans pour en faire un tout artistique qui se tienne.

Cela donne un théâtre narratif où se succèdent des monologues bien sentis, à l’image des longues phrases de Marie-Claire Blais qui couraient souvent à l’origine sur plusieurs pages. Au cinéma, on parlerait de plans-séquences. Les comédiens se relaient, se répondent et se complètent, pratiquement sans interaction. Si bien qu’on se laisse prendre entièrement par ce texte d’une grande beauté littéraire en oubliant l’absence de dialogues. L’on pourrait ne rien connaître de l’œuvre de Marie-Claire Blais et s’émerveiller tout autant de par son verbe réaliste autant qu’évocateur d’une Amérique fin 20e siècle.

Emmanuel Schwartz, photo par Yanick MacDonald

 

Denis Marleau nous dit dans le programme : « Marie-Claire Blais se met en relation autant avec le bourreau qu’avec la victime, avec les êtres qui se noient et ceux qui les sauvent, avec ceux qui entrent dans la vie et ceux qui la quittent, avec les vents d’orage et les doux alizés, avec les chats et les oiseaux; rien de l’enfer ni du paradis n’échappe à son regard. » Force vive de toute la littérature francophone mondiale, avec sa trentaine de romans, ses cinq pièces de théâtre et sa poésie, l’auteure de La Belle Bête, paru à 20 ans, est remplie d’elle-même, s’alimentant aussi bien de l’intime que de l’universel dans une langue imagée, riche et vivante.

« Son écriture, hantée par les pulsions sexuelles et la violence, cherche par l’élévation de la pensée à rendre compte de l’insondable complexité du monde et de la vie humaine », renchérit le conseiller dramaturgique Paul Lefebvre à propos de l’écrivaine née à Québec et vivant sur l’île de Key West en Floride, le point le plus au sud des États-Unis qui est pour elle un microcosme de l’américanité exacerbée par la suprématie blanche et les inégalités.

Une distribution remarquable

Anne-Marie Cadieux et Sophie Cadieux, photo par Yanick MacDonald

De fortes pointures font partie de la distribution, à commencer par les deux Cadieux, Anne-Marie et Sophie, qui se retrouvent après leur remarquable performance récente dans Les larmes amères de Petra von Kant de Fassbinder au Prospero. Sont aussi du nombre, entre autres, la toujours excellente Christiane Pasquier qui interpelle le personnage de Mère, Marcel Pomerlo, Jean-François Blanchard, Dominique Quesnel, Monique Spaziani, et cet immense comédien qu’est Emmanuel Schwartz, que Denis Marleau a contribué à faire découvrir au grand jour.

S’y trouvent aussi un jeune garçon tout à son aise sur scène, Lucien Gittes, et plus surprenant encore, un jeune comédien Noir du nom de Lyndz Dandiste qui vient détendre le climat ambiant en slammant avec son ballon de football américain, quand ce n’est pas en arpentant la scène de bord en bord monté sur sa bicyclette jaune comme s’il maniait une arme jusque-là gardée dans sa manche.

La puissance scénique de SOIFS Matériaux doit beaucoup aussi à la présence sur scène des musiciens du Quatuor Bozzini, avec à leurs côtés Philippe Brault et Jérôme Minière. D’une incontestable et enviable efficacité, les six musiciens soutiennent tout en nuances musicales le jeu des comédiens, qu’ils s’emportent ou se renfrognent. C’est là un luxe de les voir et de les entendre en direct que peu de productions peuvent s’offrir, et qui ici paraissent faire partie intrinsèque du jeu et des émotions à chaud des acteurs.

Une autre dimension de cette réussite, et non la moindre, est la très belle et ingénieuse scénographie de Stéphanie Jasmin, en même temps que sa conception vidéo abondamment illustrée sur le mur en fond de scène. Des images qui lui ont été inspirées lors d’une visite à Key West, tout autant qu’un jeu de caméras captant en gros plans les visages des comédiens livrant leur texte.

Lyndz Dandiste, photo par Yanick MacDonald

 

Stéphanie Jasmin a imaginé une passerelle traversant la scène de cour à jardin, ce qui permet aux comédiens de se déployer sur deux niveaux en même temps ou isolément. L’astuce est du plus bel effet. Surtout quand le mur en fond de scène s’élève jusqu’au deuxième palier pour nous faire entrer dans un double espace ressemblant à une vaste salle de séjour dérobée à la vue jusque-là. La conceptrice des décors y ajoute plein de bonnes idées qui viennent servir la pièce par divers moyens technologiques à la fine pointe, sans altérer sa dimension organique.

Avec ce théâtre romanesque qui nous interpelle dès les premiers mots, sondant l’âme humaine avec ses détours troubles et ses raccourcis périlleux, le duo Marleau-Jasmin confirme sa vive excellence dans l’exercice théâtral qui fait du bien et élève l’esprit. Les quatre heures en scène vite passées de cet accomplissement artistique complet en font sans conteste une œuvre à la hauteur du niveau attendu au Festival TransAmériques.

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