Ghostemane
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Ghostemane au MTELUS | La collision du black metal et du hip-hop, ou comment briller dans un monde d’étiquettes

Si le rap a souvent fait incursion dans le milieu du rock et du métal, les châteaux sombres et grim du black metal se sont très peu souvent immiscés dans le royaume du bling-bling et du hip-hop. Le MTELUS a cependant été témoin hier d’une collision remarquable avec la venue de Ghostemane. C’était la deuxième prestation de l’artiste en sol québécois cette année. Il s’était aussi produit à Québec en juin dernier. On dit de lui que c’est un pionner qui a fusionné l’industriel au hip-hop/trap. C’est déjà un exploit en soi, mais est-ce que Ghostemane peut se targuer de faire plus que d’effacer la ligne ténue entre les genres, sous-genres et sous-sous-genres? Résumé d’une soirée rodée comme l’armée, où rien ne semblait disparate.


 

QUI ose faire cela!?

Avant notre arrivée au MTELUS, on se demandait vraiment à quoi allait ressembler la crowd d’un tel spectacle. Quelle sera sa palette? Sera-t-elle habillée de noir, arborant des colliers à pics et des grosses chaînes? Sera-t-elle plutôt coiffée de casquettes snapback et de vêtements trop grands, dans des tons plus pâles? Dépassant ces clichés futiles, on constate que rien n’est ni noir, ni blanc; les styles s’entremêlent, créant une sorte de communion peut-être confuse, un peu inusitée, mais qui amène une sorte de renouveau étrange. Mais qui est donc à l’origine de tout ce grabuge? Qui ose enfin ne pas céder à la tentation de n’être qu’une chose? Quelle est cette personne qui se fout d’être facile à classifier?

Il s’agit de Ghostemane, ce black métalleux devenu rappeur. Il incorpore l’imagerie occulte reliée à ce style dans son hip-hop, le teintant d’influences sombres et lourdes. Il fait partie de cette récente vague de rappeurs américains aux visages parfois tatoués, comprenant entre autres H09909, XXXTentacion (RIP), le duo $uicideboy$, le rappeur BONES, ou Lil Peep (RIP aussi), qui s’inspirent entre autres du rock, du métal, du emo, de l’industriel et du hardcore.

 

Char d’assaut

Le MTELUS se remplit peu à peu, alors que s’époumone Horus the Astroneer, rappeur qui ne prend pas trop de place sur la scène et qui offre une prestation peu élaborée. Dommage. On aurait aimé que le petit frère de Ghostemane nous livre quelque chose d’un peu plus consistant. Le quintette d’industriel américain 3Teeth monte ensuite sur scène comme un véritable tank stoner aplatissant ce qui a le malheur de se trouver sur son passage. Leurs salves et bombardements remplissent la salle. Leur performance puissante a quelque chose de très militaire; elle est très maîtrisée, préparée au quart de tour.

Comme un Godflesh plus mélodique ou un Nine Inch Nails stoner et «gras», on pourrait aussi les comparer à Skinny Puppy à cause du chant. Des moments drone assez notables rajoutent une sorte de chaleur au tout. Le claviériste se distingue du lot, jouant parfois par terre, chevauchant son instrument. Les grands écarts du chanteur semblent d’ailleurs proportionnels à la pesanteur des riffs… Il kicke des ennemis invisibles, tourmenté, extravagant. Le DJ Parv0 fait ensuite un set d’une bonne demi-heure, avant le show de Ghostemane. C’était… correct. Il y avait souvent des petits moments d’arrêt, alors les gens semblaient décrocher facilement.

Soldats marchant au pas

Bien entouré sur scène un vrai drummer, un guitariste et lui-même jouant parfois de la basse, le caporal de la soirée mène sa troupe, qui réagit au doigt et à l’oeil. À sa demande, les gens se mettent à crowdsurfer, à sauter, à faire un mosh-pit, et même à séparer la salle en deux pour créer des wall of death… Sur du hip-hop.

Ghostemane déverse ses paroles comme une mitrailleuse. Son flow est impeccable, et ses screams et chants, jamais brisés, malgré l’effort physique intense qu’il fournit. Athlétique et spontané, il murmure des trucs parfois un peu incompréhensibles entre les chansons.

Par ailleurs, il est fascinant de constater à quel point le métal et le hip-hop peuvent se ressembler, et comment ils peuvent se fondre l’un dans l’autre. Agressivité, violence et hargne? Check. Basse qui fait exploser les cerveaux? Check. Du style rien qu’en masse? Check. Mélodies accrocheuses avec paroles débitées rapidement? Check. Musiques de la jeunesse même, incitant à la rébellion, à la contestation? Check, check et re-check.

Le félin enragé

On pourrait aussi avancer que Ghostemane transcende d’autres frontières: celle de l’identité de genre. Vêtu de façon féminine et sexy avec des collants résille et des shorts courts et serrés, l’être filiforme se déplace avec une grâce féline, ressemblant en tous points à un jeune Trent Reznor. Sa voix s’apparente aussi parfois à lui.

Trent Reznor (photo par Ian Dickson/Redferns) et Ghostemane (photo par Thomas Mazerolles)

Noirceur fashion

Ghostemane est un peu devenu une icône de mode malgré lui. Le public comprenait une part assez surprenante de jeunes hommes voulant ressembler à leur idole, ayant les mêmes cheveux. La foule bigarrée est bien à son image, certain.e.s portant même l’occasionnel corpse paint. D’autres sont habillés/déguisés de façon militaire, conférant à l’ensemble une aura de tactique, à la fois unificatrice et sans merci, prête à accueillir l’adversaire.

Après ce show-marathon d’environ 1h30, les gens restent en face de la scène, fixant le vide, tétanisés. «Que s’est-il passé? What the fuck?», semblent-ils se demander. Le noise subséquent en laisse plus d’un pantois et sous le choc. Y aura-t-il une suite? Certains attendent patiemment la fin de ce long feedback avant de décider de partir; acouphènes assurés à tous.

Le monde est vaste

Au final, est-ce que ça révolutionne quelque chose? Peut-être bien. Mais ce n’est pas seulement musical. La venue de ce personnage singulier nous rappelle que la vie est vaste; que le monde est grand; et que l’expression de soi, c’est non négociable. «Soyez vous-mêmes!», semble-t-il crier dans toutes ses chansons, dans chacune de ses actions. Ce qu’il laisse derrière son passage s’inscrit dans quelque chose de plus grand que sa propre personne.

Et… un peu de brouillard dans les styles ne fait jamais de tort. Ghostemane pourchasse un son qui n’a pas réellement de nom encore.

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