Ground
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Ground (par Caroline Laurin-Beaucage) à L’Agora de la danse | Le corps sublimé

On dit de Caroline Laurin-Beaucage, active sur la scène dansée montréalaise depuis 17 années, qu’elle est fascinée par le corps de ses danseurs au point de le placer au cœur de toute sa recherche chorégraphique. Elle, qui a été interprète pour Ginette Laurin, Paul-André Fortier et Jean-Pierre Perreault, crée maintenant GROUND à l’Agora avec le même acharnement à défier la gravité, la plus grande contrainte qui soit en danse.

La scène est compartimentée par ses deux passerelles à l’horizontale qui évoquent l’antinomique usage de celles-ci pour une parade de mode. Elles sont séparées l’une de l’autre par cinq coussins bleus carrés que l’on ne sait pas encore être des mini-trampolines pour les cinq danseurs. Caroline Laurin-Beaucage, comme pour tout le reste, aime prendre son temps.

Assis alignés sur la passerelle du fond, les cinq danseurs commencent par réagir aux sons ambiants, en particulier de brefs éclats de chants d’oiseaux. Les interprètes, trois filles et deux gars, sont tous vêtus pareil, soit un pantalon exagérément de couleur orange, un T-shirt gris, et des chaussettes noires. Ils ne forment qu’un, chacun se livrant à un solo à cinq avec une cohésion parfaite.

Dès le départ, la chorégraphie s’appuie sur une esthétique cinématographique qui fractionne le temps et l’espace, en poussant à l’extrême des jeux de lumières aussi vite disparues qu’apparues. La savante conception, extrêmement précise, des éclairages de David-Alexandre Chabot, sans cesse télescopée par la vibrante conception sonore de Larsen Lupin, sont deux éléments parmi les plus importants à interférer avec les danseurs dans ce spectacle qui repousse véritablement les limites de la danse contemporaine.

Le résultat est très formel, tout le contraire d’une tendance au narcissisme. La gestuelle privilégie les mouvements brefs des bras et des mains, autant que l’expressivité faciale qui y trouve chaque fois différemment un langage codé dont la signification nous échappe, mais relevant d’un tout essentiel. Il faut comprendre par là qu’il n’y aura pas le moindre contact physique entre les danseurs eux-mêmes.

Odile Gamache aux costumes, la responsable des pantalons orange, est la même que pour la conception scénographique. L’idée des mini-trampolines n’est pas loin d’être géniale. Leur utilisation organique par les danseurs va du sautillement au plein rebond en hauteur, leur laissant une gamme infinie de mouvements entre les deux.

Porteurs de pulsions et de tensions qui révèlent à travers la matière des corps la nature intrinsèque de la condition humaine, les danseurs ne sont toutefois pas à l’abri d’une lassitude chez le spectateur. Car le caractère répétitif, voire obsessionnel du même mouvement, fait que chaque bonne idée paraît surutilisée. Les danseurs intriguent, ils sont beaux à regarder, mais se répètent un peu trop. Aride et stérile, délestée volontairement de toute émotion, sauf primale, la performance gagnerait ainsi à être resserrée.

Car la distribution est de haut calibre, à commencer par Rachel Harris qui a travaillé déjà avec George Stamos et Benoît Lachambre, avant d’être dirigée par Caroline Laurin-Beaucage pour la création de Matière blanche en 2015. De son côté, Kimberly De Jong était de Some Hope for the Bastards par Frédérick Gravel l’année dernière à l’Usine C. Brianna Lombardo, elle, dansait dans le récent Solitudes Duo de Daniel Léveillé, après avoir travaillé avec Jérémie Niel. Louis-Elyan Martin, récemment avec The Holy Body Tattoo, sera de la création prochaine de NC 19 de Danièle Desnoyers et du Carré des Lombes. Alors que David Rancourt, qui a commencé sa carrière avec Isabelle Van Grimde et José Navas, était de Le cri des méduses d’Alan Lake présentée dans le cadre de Danse Danse.

Caroline Laurin-Beaucage est la fondatrice de LORGANISME, un regroupement d’artistes en danse contemporaine qu’elle a fondé et dirige avec Catherine Gaudet depuis 2010. Pour GROUND, elle s’est associée à la compagnie Montréal Danse qui promeut les nouvelles expressions artistiques et les processus créatifs innovants depuis une trentaine d’années sur la scène montréalaise.

Le spectacle GROUND, qui se poursuit jusqu’au 27 octobre, est jumelé à REBO(U)ND, une vidéo-projection sur la façade de l’Édifice Wilder – Espace danse qui vient magnifier les corps sur le point de se soustraire à la gravité, capturant le court instant où le danseur flotte, entre l’élan et la chute appréhendée, se jouant de la gravité qui immanquablement l’emportera. Toute la danse y étant soumise, malgré la griserie de l’apparente liberté totale des danseurs.

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