J'accuse
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J’accuse, en reprise au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui | Les fées ont encore soif

Elles livrent à tour de rôle des monologues percutants. Il y a la fille qui encaisse, la fille qui agresse, la fille qui intègre, la fille qui adule, la fille qui aime. Et comme celles de Denise Boucher jadis, ces fées ont soif.

Le Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, sous la direction de Sylvain Bélanger qui en signe sobrement la mise en scène, a visé juste en ramenant le manifeste féministe radical d’Annick Lefebvre, J’accuse. Même si le mot a été galvaudé, pour ne pas dire vidé de son contenu, c’est l’auteure elle-même qui parle de « pièce féministe » dans le programme. Une « pièce état des lieux qui hurle à l’amour et qui punche en pleine face », y ajoute-t-elle.

Par le biais de cinq longs monologues bien sentis, l’auteure ouvre grand les vannes pour dénoncer, revendiquer et même appeler à la révolte les femmes de la génération des 25 à 35 ans. Plusieurs tirades d’ailleurs, commencent par « Ce n’est pas vrai que… ».

Des cinq comédiennes en scène, dont on pourrait dire qu’elles sont de force égale, se dégagent particulièrement Debbie Lynch-White en fille qui adule et Léane Labrèche-Dor en fille qui aime.

La première, que tout le monde connaît maintenant grâce à son rôle de gardienne de prison dans la série télé Unité 9, arrive en scène avec une mèche rouge de punkette, mais son admiration sans borne pour Isabelle Boulay viendra appuyer, quand ce n’est pas contredire, son rôle de réceptionniste dans une boîte d’informatique. Elle a une forte présence de jeu, pas seulement physique. C’est elle qui incarnait, dans un tout autre registre, la nourrice du Roméo et Juliette du TNM l’été dernier, sous la direction de Serge Denoncourt qui sait caster ses rôles au théâtre sans faire de concession.

Photo par Valérie Remise.

Photo par Valérie Remise.

Par pure fantaisie ou bonne idée amusante, Annick Lefebvre fait en sorte que le personnage de Debbie Lynch-White s’adresse à elle-même dans le texte, reprochant à l’auteure son manque de ferveur pour la chanteuse du saule inconsolable, l’enjoignant de monter sur scène, si elle ose. Et il convient d’ajouter que la comédienne chante aussi très bien.

La seconde à se démarquer est Léane Labrèche-Dor. Pour l’avoir vue jouer la jeune déficiente dans Les muses orphelines de Michel Marc Bouchard, rôle difficile à rendre, la fille de Marc Labrèche continue bellement de se faire un nom et de laisser sa marque au théâtre. On pourrait lui reprocher ici un jeu retenu, et trop en fond de scène, mais qui concorde avec le mépris d’elle-même, jusqu’au bord des larmes, de cette fille poquée par une vie amoureuse vouée à l’échec. La comédienne est complètement cette fille qui aime sans retour, et qui souffre de son état d’éternelle looser en amour.

Photo par Valérie Remise.

Photo par Valérie Remise.

Les trois autres personnages sont tenus par Catherine Paquin-Béchard en vendeuse de bas de nylon dans une boutique souterraine du métro Bonaventure, Catherine Trudeau en dirigeante d’une PME qui en arrache et en veut aux BS profiteurs du système, et Alice Pascual (une révélation) en Docteure en sociologie se retrouvant comme simple technicienne en garderie dans un CPE de Montréal, une immigrante pourtant prête à tout pour s’intégrer.

Le texte d’Annick Lefebvre, très volontairement touffu, c’est-à-dire armé d’un nombre effarant de références tant concrètes que hyperréalistes, n’est pas reposant. À travers ces cinq monologues aux allures de canons de chars d’assaut, elle mitraille sa critique sociale au vitriol avec beaucoup de justesse. « Qui décide de ce qui est normal ? », nous aura plus tôt lancé par la tête la fille qui adule. On ressort du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui en se sentant accusé, et c’est exactement ce que veut l’auteure de J’accuse.

La pièce par ailleurs sera présentée dans une mouture belge en novembre prochain à Bruxelles.

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