La nuit où Laurier Gaudreault s'est réveillé
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La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé de Michel Marc Bouchard au TNM | Une oeuvre de l’absolu

Michel Marc Bouchard portait veston et cravate quand il est venu saluer avec les comédiens à la fin de la création mondiale de sa dernière pièce au Théâtre du Nouveau Monde. « La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé » confirme encore davantage son statut à l’international de dramaturge québécois le plus joué et le plus célébré. Avec cette nouvelle œuvre, sous le thème difficile de la mort et, encore plus rare, des techniques entourant l’embaumement d’une mère par sa fille, une thanatologue réputée, il réussit encore une fois à nous bouleverser et à atteindre l’absolu au théâtre.

En 30 ans d’écriture, l’auteur de 25 pièces traduites et jouées dans le monde entier, s’est laissé attirer ici par la finalité de la vie, qu’il dramatise à sa manière en une représentation faisant presque deux heures, sans aucun temps mort, c’est le cas de le dire. Le metteur en scène Serge Denoncourt, fort de sa huitième collaboration avec l’auteur majeur originaire du Lac Saint-Jean, aura su plus que jamais se nourrir de cette matière théâtrale à haut risque et la magnifier sur les nobles planches du TNM où ont été créées tour à tour La Divine Illusion et Christine, la reine garçon dans un passé encore récent.

La facture de thriller psychologique où évoluent les membres d’une famille éclatée, se dessine dès le retour à Alma après 11 ans d’absence de la grande sœur, Mireille Larouche, une sommité dans son domaine, ayant embaumé des rock stars et des rois avec ce même doigté pour embellir le mort ou la morte, qui l’a rendue célèbre. Sauf que cette fois-ci, il s’agit de sa propre mère, ce qui est difficile à imaginer par son entourage familial conflictuel, même éploré par le décès de leur mère.

L’incendiaire Julie Le Breton, jouant du Bouchard pour la première fois en 20 ans de carrière, incarne avec un aplomb certain cette thanatologue jet-set tout juste revenue de Bogota. Malgré, à certains moments, un inutile défaut de langage qui la fait se gratter un bras en même temps que bégayer, la comédienne réussit, malgré aussi une certaine froideur apprivoisée, à imposer ses règles et ses volontés.

* Photo par Yves Renaud.

Son personnage d’exilée aux États-Unis est complexe, avec les prémisses d’une enfant insomniaque hors du commun qui aimait faire le tour des maisons du village la nuit venue, afin d’observer en secret ses voisins en train de dormir dans un abandon et un apaisement du corps qui fascinait et faisait fantasmer la petite fille de 12 ans. Jusqu’à cette nuit fatidique où Laurier Gaudreault s’est réveillé, devenant le déclencheur d’un drame gardé secret jusqu’à maintenant, soit 30 ans plus tard.

Michel Marc Bouchard la décrit ainsi dans le programme de la pièce:

Celle qui jadis regardait les vivants dormir, comme s’ils étaient morts, donne maintenant aux morts des airs de vivants. Incompétente avec les humains, l’artiste des cadavres cherche la consolation dans l’inertie des corps et se confie à leur silence immortel.

En terrain familier pour Michel Marc Bouchard

Les secrets de famille, le plus souvent en milieu rural, sont une source d’inspiration dans toute l’œuvre de Michel Marc Bouchard. Le mensonge aussi, et la trahison, les blessures émotionnelles du passé, la transgression des tabous sexuels. En sous-texte, Bouchard aime bien titiller la carapace des hétérosexuels, pour mieux en rendre l’ambiguïté et fouiller la psyché de ses personnages, souvent habités par la honte, et honnis par leur entourage conditionné par les préjugés tenaces de la société. Sa pièce Tom à la ferme en est un bon exemple, de même que Les muses orphelines et Le chemin des Passes-Dangereuses.

Ainsi donc, la croque-mort de luxe retrouve ses trois frères auprès de la dépouille de leur mère dont on n’apprendra peu de chose. Ce sont Julien, l’aîné, joué avec une belle fermeté par Patrick Hivon; Denis, le cadet, porteur d’une colère sourde, faisant montre du degré d’intensité d’Éric Bruneau qui déploie son jeu en mordant dans le texte; et enfin Eliot, joué par un Mathieu Richard déluré et en concordance avec les tics, les lubies et les valeurs de la jeunesse actuelle.

* Photo par Yves Renaud.

La distribution comprend également Kim Despatis, thanatopractrice débutante, et Magalie Lépine-Blondeau en Chantale, la conjointe de Julien. Après avoir ébloui dans le plus pur classicisme de la production récente d’Électre dirigée par le même Denoncourt à l’Espace Go, Magalie Lépine-Blondeau livre ici une incroyable contre-performance d’actrice à tout crin, et elle le fait avec une spontanéité qui rend son jeu admirable d’authenticité et de vérité.

La langue de Michel Marc Bouchard, dans cette cinquième version d’un texte courant sur deux années d’écriture, est précise et nuancée à la fois, punchée, documentée et porteuse d’une charge critique autant intime que sociale.

Le personnage de Julien, par exemple, un éternel enragé à la face du monde, parle ainsi de notre société : « Pas d’éducation, pas d’goût, un peuple de quêteux, de chialeux, de parvenus. Y ont toute dans’gueule pis y en veulent plusse. La responsabilité sociale, y en ont jamais entendu parler, mais les privilèges, ça y savent c’que c’est en crisse! Gang de débiles qu’y écoutent leu’ radio de videux de poubelles qui font du cash su’ eux autres en les rendant encore plus débiles. »

* Photo par Yves Renaud.

Mais l’auteur, se défendant d’avoir voulu faire une pièce sur la mort, procure également des pointes d’humour et un sens salvateur de dérision qui adoucit le contexte du deuil. Le personnage truculent de Mathieu Richard permet cette échappée. Des mots comme « nuitte », « de la pizz », des « maisons laittes » ou des expressions comme « à cause? » au lieu de « pourquoi? », ponctuent une partition textuelle arrivée à maturité. « C’est du Bouchard pur jus! », dira au sujet de l’auteur des Feluettes le bouillant, rigoureux et exigeant metteur en scène Serge Denoncourt. Le résultat est là!

Dans l’édition annuelle de la revue du TNM, L’emporte-pièces, le comédien Éric Bruneau qui joue du MMB pour une quatrième fois, dit en entrevue : « Dans le jeu théâtral, surtout dans la façon dont Serge dirige, l’implication est carrément sportive : tu joues pour l’autre tout le temps. Il faut vraiment que tu passes la puck. L’esprit de troupe est donc très important. »

La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé est justement bien servie par une poignée de concepteurs de haut niveau, familiers du metteur en scène et du théâtre de MMB. À commencer par la très belle et efficace scénographie de Guillaume Lord. Nous sommes crûment dans le décor clinique d’une salle d’embaumement glaciale, dont le réalisme des différentes étapes, comme l’exsanguination, a même fait appel au Complexe funéraire Aeterna pour connaître le procédure usuelle, allant jusqu’à emprunter des instruments médicaux d’usage et de savantes mixtures chimiques utilisés pour l’embaumement, comme s’agissant d’un art à la fine pointe.

La costumière Mérédith Caron, qui a signé en carrière une bonne centaine de productions pour nos plus grands metteurs en scène, dont cette 25e au TNM seulement, a misé sur la sobriété avec des costumes sombres, sauf pour la robe à 150 000 dollars de la morte, d’inspiration byzantine et signée de la griffe Alexander McQueen.

Que ce soit de par les éclairages toujours bien dosés de Martin Labrecque et la conception sonore relevée de Colin Gagné qui soutient juste assez le texte dans sa montée dramatique, toute la production est cohérente, au confluent des talents artistiques de chacun mis en commun, ce qui donne au final du très bon théâtre.

Espérons que ce nouveau chef d’œuvre de Michel Marc Bouchard, notre dramaturge national se situant quelque part entre Tchekhov et Fassbinder, fera comme tant d’autres de ses pièces, le tour du monde en nous rendant fiers de cet auteur majeur bien de chez nous, et qui touche à son plus vif l’essence même de notre existence, avec nos différences et leur ressort dramatique.

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