Le Déclin de l'empire américain
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Le déclin de l’empire américain à Espace GO | Une relecture tristement pertinente

L’idée de transposer au théâtre le scénario du Déclin de l’empire américain de Denys Arcand a longtemps cogité dans l’esprit d’Alain Farah et du codirecteur général du Théâtre PÀP, Patrice Dubois. Leur relecture contemporaine de l’oeuvre de 1986 ne peut arriver à un meilleur moment alors qu’un déclin de l’empire américain se déroule actuellement à une vitesse inquiétante.

Présentée à l’Espace GO jusqu’au 1er avril, la pièce conserve une quantité impressionnante des répliques originales du film desquelles les référents culturels ont été remplacés par d’autres illustrant les tendances du moment afin de rallier davantage le public et créer par le fait même plusieurs occasions susceptibles de susciter le rire et la surprise.

Les opinions et observations jadis émises par Arcand sur diverses thématiques (les tabous et enjeux – principalement politiques – de la société, l’obsession du sexe et l’infidélité, entre autres) frappent par leur triste pertinence en plus de jouir d’une mise en scène sobre et réaliste de Patrice Dubois qui leur permet de briller dans toute leur splendeur (ou laideur, c’est selon).

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Photo par Claude Gagnon

Tout aussi minimaliste, le décor somme judicieusement les spectateurs à faire preuve d’imagination en ayant recours uniquement à des accessoires et meubles pour matérialiser les multiples lieux dépeints. La plupart des comédiens ne quittent jamais la scène, demeurant à l’arrière ou sur les côtés, bien assis sur des bancs faisant office de vestiaire d’un gym. Ce choix artistique investit plus intimement les acteurs à la pièce et accentue la proximité que les spectateurs ressentent envers les personnages qui ne sont jamais montrés sous leur meilleur jour.

Cruel réalisme

L’absence de censure dont ces derniers font preuve dans leurs propos dévoile sans détour une certaine hypocrisie difficilement attachante mais qui s’avère si vraie que l’audience n’a pas le choix de s’y reconnaître, souvent à contrecœur. La gang d’amis qui se saoulent et dégustent un plat aux ingrédients raffinés dans un chalet en Estrie débordent de condescendance, s’appuyant sur leur éducation universitaire pour se faire croire que leurs arguments et raisonnements sont les mieux conçus et justes.

En y pensant bien, les dialogues regorgent d’égoïsme et de vide. Les protagonistes parlent d’eux, se vantent de leurs exploits sexuels pour tenter de se convaincre qu’ils posent les bons gestes. La scène dans laquelle Marco, un personnage qui n’a pas fait des études supérieures, les confronte sur des sujets lourds dont le TDAH expose leur limite et étroitesse d’esprit. Néanmoins, les spectateurs continuent de passer du bon temps en leur compagnie, pas toujours d’accord avec eux, mais compatissants envers le certain mal de vivre dont ils témoignent maladroitement.

Photo par Claude Gagnon.

Photo par Claude Gagnon.

Afin de rendre le texte cohérent sur les planches, la proposition bénéficie de procédés techniques fort alléchants qui la distingue de sa version cinématographique, à commencer par les chorégraphies. Avec l’aide de Sandrine Vachon, quelques déplacements et la totalité des ébats se font au ralenti, insufflant ainsi une certaine poésie chaleureuse à des mouvements crus sans les dénaturaliser. La trame sonore puissante et harmonieuse de Larsen Lupin complète le tout à merveille.

Le jeu des interprètes s’avère malheureusement inégal. Sandrine Bisson brille par son énergie. Marilyn Castonguay affiche une aisance scénique stupéfiante. Par contre, Patrice Dubois récite ses répliques d’un ton assez littéraire et monotone. Marie-Hélène Thibault livre avec aplomb une Marie-Hélène Saint-Arnaud à la fois manipulatrice et esseulée. Dany Boudreault offre également une performance inspirée et solide qui s’éloigne des clichés reliés à l’homosexualité. Évelyne Gélinas et Bruno Marcil cabotinent pendant la première moitié de la pièce mais gagnent en sensibilité et en crédibilité lors du dernier acte.

Bref, que ce soit sur scène ou sur grand écran, le scénario du Déclin de l’empire américain apporte de bonnes réflexions sur ce que ça signifie réellement d’être un adulte confronté continuellement à la futilité de l’existence et la déchéance que s’inflige elle-même la race humaine pour se gaver de sensations fortes.

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