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Le FME 2018 au féminin | Entrevues avec Random Recipe, Kandle et Donzelle

La saison des festivals se terminant chaque année avec le FME, voilà une bonne occasion pour prendre du recul et tirer des bilans. Parmi les thématiques qui méritent notre attention, la question de la représentativité féminine dans les festivals s’avèrent des plus pertinentes. Ayant généré une onde de choc en mars dernier, les propos exprimés par Louis-Jean Cormier à l’égard de la parité hommes-femmes dans les festivals ont permis d’élever le débat, surtout de le décloisonner.

En ce qui a trait aux festivals qui mettent la main à la pâte pour mettre en valeur les talents féminins, le Festival de musique émergente (FME) s’est montré très sensible à la question dès les premiers soubresauts sur le sujet. Son président Sandy Boutin s’était d’ailleurs joint à la discussion au printemps dernier en se positionnant en faveur d’une plus grande représentativité des talents féminins dans les festivals.

Est-ce suffisant ? Est-ce qu’on exagère avec ce débat ? Est-ce facile d’être une femme dans l’industrie de la musique au Québec ? Ces questions furent lancées à Random Recipe, Kandle et Donzelle, toutes reconnues pour en avoir long à dire sur la question.

 


Random Recipe : Fabrizia et Frannie

Occupant la scène hip-hop depuis une dizaine d’années, elles viennent de sortir un quatrième album, Distractions, qui fait foi de tout le talent qui les habite. Énergiques et passionnées, voilà deux femmes de tête qui non seulement se sentent interpellées par le débat mais qui agissent en fonction de leurs valeurs.

* Photo par Christian Leduc.

Frannie : « Quand tu traverses la frontière [du Québec], même pas si loin à Sudbury [au festival Up Here], on se rend compte que ça existe des festivals à forte prédominance féminine où tu n’as même pas besoin de te poser la question de l’égalité. La question, c’est pas de savoir s’il y a parité hommes-femmes, c’est juste de changer les façons de faire pour que les femmes prennent plus de place. On réalise qu’on vit dans un monde entouré d’hommes quand on arrive au Brésil et qu’on voit partout des drummeuses, des femmes soundman, des techniciennes, des artistes rap féminines. Tout d’un coup ça devient vraiment stressant, on sait qu’on peut plus être juste bonnes parce qu’on est des filles mais parce qu’il faut se démarquer parmi les autres. On se rend compte que si on avait été entourées de femmes toute notre vie dans les festivals, on serait tellement meilleures! »

Fab : « Il y a aussi un propos artistique à respecter et c’est pas parce qu’il y a des bands de gars qu’il faut les pointer du doigt de ne pas être paritaire. Si on est capable de compter sur une main le nombre de filles qui font du rap, c’est ça qui est moins normal. »

Frannie : « Être musicien c’est pas juste un musicianship de qui est le meilleur, c’est comprendre que le rôle de l’artiste dans la société c’est d’avoir un micro dans les mains, c’est un poumon social, c’est le pouls de la société que tu exprimes. Si tu mets pas de femmes sur les scènes, c’est le pouls de la moitié de la société que tu n’as pas. »

* Photo par Thomas Dufresne.

Kandle : Kandle Osborne

Depuis le succès remporté suite à la sortie de son premier album In Flames en 2014, voilà qu’elle revient avec Holy Smoke qui sera lancé le 28 septembre prochain. Derrière l’image angélique dégagée par l’artiste, force est de constater l’aplomb qu’elle a développé en tant que “femme dans un monde d’hommes” :

Je suis maintenant très sélective, je choisis judicieusement les hommes avec qui je collabore. L’industrie de la musique c’est un boys club et on m’a exploitée à plusieurs reprises. Il m’est arrivé à peu près tout ce qu’on peut imaginer. J’ai appris à prendre toutes les précautions nécessaires pour d’abord établir une relation de confiance avec mes collaborateurs sinon ça peut tourner vraiment mal.

« Il y a tellement de défis à surmonter pour les femmes. On n’est pas encouragées à faire de la musique quand on est jeunes. Je ne connais pas beaucoup de jeunes filles rêvant de jouer de batterie qui ont été poussées à le faire. Les filles peuvent chanter, elles peuvent jouer du piano mais elles n’ont pas l’appui de la communauté pour faire autre chose. Selon mon expérience, je jouais de la guitare tous les jours à l’école et on ne m’a jamais invitée à me joindre aux garçons. J’ai jamais joué avec un batteur avant l’âge de 20 ans. Le milieu de la musique étant dominé par des hommes est un environnement très difficile pour se sentir en sécurité et suffisamment en confiance pour se lancer et persévérer. »

* Photo par John Londono.

 

Donzelle : Roxanne Arsenault

Elle aime le son des chaînes sur sa poitrine et elle est de retour après dix ans d’absence. Sorti en mai dernier, son nouvel album Presse-Jus donne dans le “pussy-core kitsch-hop trilingual party rap”. Présenté en 5@7 au FME, Roxanne a précédé son spectacle d’une rencontre avec Manon Massé qui est arrivée au Bar Le Groove à Rouyn avec l’autobus de campagne électorale de Québec Solidaire ! Féministe et engagée, Donzelle s’intéresse depuis longtemps aux défis de la parité.

Quand on parle de cette question-là, on est vraiment en retard. J’étais à une conférence Mutek et parmi les données recensées, il y aurait eu 229 festivals auxquels ont participé 18 000 artistes. En 2006, on parlait de 9%, et de 18% en 2017 de représentativité des femmes dans les festivals.

« Il y a du travail à faire et il faut être très lucide par rapport au chemin à parcourir. Il faut leur faire de la place et qu’on crée nos propres modèles. La réalité c’est que le blocage vient des programmeurs, le changement va venir d’une volonté de faire les choses autrement et de faire les recherches nécessaires pour faire de la place aux femmes dans les festivals.»

* Photo par Williams Nourry.

« Honnêtement la scène musicale du rap est très bonne dans son genre mais ça ne me parle pas, c’est une culture de bros, c’est des gars qui se tapent dans le dos pis qui font semblant d’être des thugs et d’avoir la vie dure au Québec comme homme blanc. J’adhère pas à ça pis ça me touche pas. Quand y a des filles qui rap sur scène pis qui prennent la parole pis qui sont badass, ça ça me parle.»

« La musique, comme toute forme d’art, ça a un impact social aussi. On peut pas juste laisser aller le bateau et se dire que c’est comme ça, qu’il y a juste des hommes sur nos CA, des hommes dans le gouvernement, des hommes qui prennent des décisions. En musique, c’est le même combat, il faut militer pour plus de diversité. Même si des femmes ne sont pas conscientes du débat en ce moment, après coup elles vont être ben contentes [des impacts de l’équité]. Les gars aussi vont être super contents et vont adopter une nouvelle perspective.”


Le FME : paritaire?

Après analyse de la programmation, le FME renfermait cette année une quinzaine de têtes d’affiche féminines auxquelles on peut ajouter une dizaine de formations comptant des femmes comme pilier principal. Considérant qu’on dénombrait cette année 75 artistes au total, la représentation féminine atteint donc le tiers.  

Lors de sa plus récente édition, le festival Mutek a atteint la parité en joignant le mouvement lancé par la firme britannique PRS Foundation à travers le programme Keychange qui mise sur les femmes pour transformer l’avenir de l’industrie de la musique. Voilà une belle avenue à exploiter pour tous les organisateurs de festivals soucieux de s’enquérir d’une mission sociale.

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