Le Ravissement
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Le Ravissement d’Étienne Lepage au Quat’sous | La Surprise de l’heure en théâtre à Montréal

C’est du côté du petit Théâtre de Quat’Sous qu’il faut se tourner actuellement pour se laisser prendre complètement par la surprise de l’automne au théâtre montréalais. Et c’est avec la pièce « Le ravissement » où, après le coup de canon de « Rouge Gueule » en 2009, sont à nouveau réunis l’auteur Étienne Lepage et le metteur en scène Claude Poissant. Du bonbon fort.

« Le ravissement, c’est l’histoire d’un petit oiseau qui éclot à peine et qu’on étouffe », mentionne avec grande justesse le communiqué annonçant un texte scénique à la fois massue et aérien, bien traité par une mise en scène sensible et éclairée, et cinq excellents comédiens évoluant dans la scénographie moderne et stylisée de Simon Guilbault.

Tout commence avec la silhouette frêle du personnage d’Arielle, interprété avec une grande précision par Laetitia Isambert. Elle est d’ailleurs la seule qui porte un nom, les autres personnages étant sa mère, son amoureux, son patron, et un truand. Arielle entre en scène par une ouverture étroite côté cour en présage d’un changement du tout au tout dans sa vie, du fait qu’elle vient d’avoir 18 ans. L’âge de la maturité enfin atteint, elle redéfinie les relations avec son entourage, en se libérant radicalement de leur emprise, sans pour autant se projeter avec assurance dans l’avenir.

Insaisissable donc, elle a 18 ans dans l’urgence, et c’est sa mère, incarnée avec douceur mais fermeté par Nathalie Malette, qui la première sera confrontée à la prise de conscience de la jeune fille devenue jeune femme. « J’ai 18 ans et je sors! » répète-t-elle à sa mère qui veut l’en empêcher en vain.

* Photo par Yanick Macdonald.

Arrive ensuite l’amoureux, joué par Simon Landry-Désy, sorti de Lionel-Groulx en interprétation en 2014, et ayant travaillé avec Poissant déjà dans La nuit du 4 au 5, premier texte de la comédienne Rachel Graton au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.

Suivra son patron, interprété par Étienne Pilon qui lui aussi a déjà travaillé avec Claude Poissant, tout comme Alice Ronfard, René Richard Cyr, Brigitte Haentjens, Olivier Kemeid ou encore Philippe Ducros, pour ne nommer que ceux-là. « Dans la vie, on n’attend pas d’être certain, on fonce! », argumente-t-il avec Arielle sur un ton conformiste qui se traduira par une joute verbale au cours de laquelle il proférera : « Tu joues avec moi. Je commence à te sizer », suivi des lourds silences qui rythment le texte de cet auteur complet qui a réécrit L’Idiot de Dostoïevski pour le TNM l’année dernière.

* Photo par Yanick Macdonald.

Puissante parole

Le texte de Le ravissement est une perle, doté d’une intelligence peu commune dans sa construction dramatique, et asséné sans un seul mot de trop. Sa langue est pleine de sous-entendus, porteuse d’un danger latent qui fait qu’on ne sait jamais si et quand tout basculera dans la violence. Étienne Lepage ne cache pas sa parenté de style avec Bernard-Marie Koltès, comme le dialogue à double-sens entre le Dealer et le Client de Dans la solitude des champs de coton, ou encore le déferlement verbal cachant quelque chose de grave dans La nuit juste avant les forêts.

Ainsi, les répliques sont courtes, elliptiques, télescopées et nourries par le doute sous-jacent d’une violence en sourdine. La jeune Arielle, au sortir brusque de la naïveté où son entourage la confinait, dira souvent : « Je ne sais pas. », relançant constamment la balle à son interlocuteur. De stature frêle, avec une voix douce autant qu’affirmée, Laetitia Isambert, une diplômée du Conservatoire en 2016, rend avec une grande authenticité tout ce que le texte charrie d’ambiguïté. Elle aussi, et ça paraît, a déjà travaillé avec Poissant, notamment dans L’avare de Molière au Théâtre Denise-Pelletier. Également chanteuse, elle a consacré tout un spectacle aux chansons de Françoise Hardy au Théâtre Outremont dans le passé.

Le personnage à la fin du justicier à la pointe du couteau, est interprété par Reda Guerinik qui a travaillé avec Robert Lepage sur Coriolan au TNM l’année dernière, et Wajdi Mouawad l’ayant révélé avec le succès de sa pièce Incendies au Quat’Sous. Un comédien très physique, qui s’est perfectionné en cascades avec le Cirque du Soleil, en plus d’effectuer des stages de commedia dell’arte à Venise. Reda Guerinik sera de la distribution de Ceux qui se sont évaporés, par Rébecca Déraspe dans la mise en scène de Sylvain Bélanger au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui le printemps prochain.

C’est donc ici par l’entremise de son personnage énigmatique que se produira le dénouement de l’histoire. En révolte constante contre les codes moraux, Étienne Lepage a déjà dit en entrevue : « Je ne sais pas toujours ce que le personnage veut dire, je le laisse parler et je le découvre avec lui ».

Le ravissement, pris dans le sens de ravir plutôt que de plaire, est d’une qualité d’écriture hautement affinée qui, dans le sillage de Toccate et fugue, confirme Étienne Lepage en tant que dramaturge accompli dont il faudra surveiller de près la suite d’une œuvre tout à fait à part, comme poussée avec une fureur indicible dans ses derniers retranchements.

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