Soft virtuosity still humid on the edge + Le Cri du monde
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Le triomphe de Marie Chouinard à la Place des Arts avec Le Cri du monde, Le Jardin des délices et Soft virtuosity (…)

Marie Chouinard et sa compagnie ont investi le Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts toute la semaine dans le cadre de l’ouverture de la nouvelle saison de Danse Danse, 20 ans après avoir ouvert la toute première saison du même organisme. Au programme, deux soirées proposant Le Cri du monde + Soft virtuosity, still humid, on the edge, suivies par trois autres présentant Jérôme Bosch : Le jardin des délices en première nord-américaine, un hommage à Jheronimus Bosch monté l’année dernière à Bois-le-Duc aux Pays-Bas, à l’occasion du 500ème anniversaire du décès du peintre flamand.

Dans Le Cri du monde, la chorégraphe plonge le spectateur dans une ambiance hypnotisante, tout particulièrement dans la première partie de la pièce. Le cri est représenté sous toutes ses formes : naissance, angoisse, plaisir… La gestuelle nerveuse et désarticulée contribue à nous immerger dans une atmosphère étrange, soutenue par une musique composée majoritairement de bruitages. Le groupe de douze interprètes danse avec une précision impressionnante et une cohérence saisissante. Marie Chouinard aime jouer avec les nerfs du public, superpose moments épurés et extrêmement fournis dans une maîtrise absolue, étire le temps ou le précipite, nous prenant ainsi à la gorge.

Soft virtuosity, still humid, on the edge, nous emmène cette fois-ci dans univers décalé où des personnages déambulent avec difficulté. Ce sont les contrastes qui sont mis à l’honneur ici alors que les mouvements et expressions faciales sont amplifiés par une caméra au fond de la scène. Au milieu de la pièce, une longue traversée de la scène dans l’extrêmement lent s’oppose au réveil des corps par la suite. C’est encore une manière de titiller le spectateur, en lui montrant des détails de vêtement, des visages déformés, des bouts de mains et en orientant son regard parfois contre son gré. Les mouvements sont précis, sculptés, les corps homogènes et gracieux. Si parfois dans ces deux pièces quelques longueurs pourraient être à reprocher, on peut analyser ceci comme un effet voulu de la part de Marie Chouinard de tester son public qui le lui rend bien aux vues de l’ovation finale.

 

Sublime Jardin des délices

Mais c’est véritablement en présentant Jérôme Bosch : Le Jardin des délices qu’on peut se vanter d’y déceler une œuvre tout à fait aboutie, annoncée par le travail amorcé depuis de longues années. Partagée en trois tableaux comme les trois panneaux de l’œuvre de Bosch, Marie Chouinard encourage ses danseurs à repousser leurs limites pour le plus grand plaisir des spectateurs.

Dans le premier acte, Le Jardin des délices, les interprètes sont amenés à donner vie aux personnages du peintre : sur le côté, deux écrans ronds nous montrent justement à quels individus ils font référence. Les dix danseurs les imitent tour à tour et à leur façon sur une scène épurée.

L’acte 2 fait référence à l’enfer et est traité différemment. La troupe déambule sur une scène bordélique, à travers des objets communs (une paire de bottes, une échelle) ou atypiques (des énormes trompes musicales par exemple). Les artistes improvisent pour repeindre le tableau de Bosch et décrire l’enfer comme ils l’imaginent. Dans un chaos sans pareil, ils sont désinhibés. On y aperçoit les personnages terrifiants du peintre transposés dans une époque plus actuelle, consumée par la destruction de tout et de soi-même.

L’acte 3 introduit le paradis et change encore une fois complètement de registre. Sur les deux écrans apparaissent des yeux verrons, apaisants et bienveillants. Au centre de la scène, une danseuse imite Dieu tandis que deux autres la rejoigne pour simuler Adam et Ève. Ce tableau est basé sur l’imitation du mouvement et ses renversements. Ainsi, les trois poses seront reprises et détournées selon les interprétations de chacun. Tous auront l’occasion de camper les trois personnages dans des mouvements lents et maîtrisés.

Avec cette œuvre, Marie Chouinard nous offre une relecture du tableau de Bosch, pertinente, poétique et poignante. Elle peut s’appuyer sur ses danseurs qui se donnent entièrement sur scène. On ne peut s’empêcher de penser que le peintre aurait sans doute été fier de cet hommage ainsi que de voir son œuvre prendre vie avec autant de vérité. À travers tout cela, on ne peut s’empêcher d’y trouver à une critique de la société moderne mais c’est en partie grâce au triptyque lui-même qui continue d’être d’actualité. On sort de la soirée avec un sentiment d’émerveillement et surtout, l’impression d’avoir assisté à une œuvre qui marquera l’histoire.

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