Les Barbelés
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Les Barbelés d’Annick Lefebvre au Quat’Sous | Bombe néo-féministe

Après l’assourdissant coup de canon récent qu’aura été sa pièce « J’accuse », Annick Lefebvre nous revient avec le même esprit revendicateur, critique, dénonciateur et identitaire qui caractérise son œuvre singulière encore naissante. Celle qui préfère le mot autrice à celui d’auteure pour se définir, propose actuellement au Théâtre de Quat’Sous un solo défendu à grands coups de griffes par la comédienne Marie-Ève Milot, complètement habitée par ce personnage sans nom dont le propos voyage sans assurance-vie entre l’intime et l’universel, ne ménageant aucune sortie de secours pour le spectateur.

J’accepte que Les Barbelés soit indomptable. Que cette pièce se présente à moi comme une excroissance douloureuse, un objet paranormal et tranchant, un OVNI dévorant qui m’aurait mené une lutte sans merci. Aussi, je me dis que j’aurais mieux fait de me taire, d’assassiner mon égo et de céder ma place.

C’est ce qu’écrit Annick Lefebvre dans le programme en titrant son mot d’auteure par « De grâce, ne lisez pas ceci !».

Bien sûr, on ne croit en rien celle qui est allée se chercher un Bac en critique et en dramaturgie dès 2004. Par la suite, une détonation s’est produite lorsqu’elle s’est retrouvée stagiaire pendant les répétitions de la pièce Incendies de Wajdi Mouawad devenu aussitôt son Pygmalion. D’ailleurs, Les Barbelés a d’abord été créée en 2017 au Théâtre national de la Colline que dirige à Paris le grand metteur en scène, auteur et comédien libano-québéco-français avec le flair artistique aiguisé qui a fait sa réputation dans le monde.

Quand on entre au Quat’Sous, le comédienne Marie-Ève Milot est déjà en scène, assise pieds nus au beau milieu du décor réduit d’une cuisine ordinaire. C’est Geneviève Lizotte qui a conçu cette scénographie efficace d’une petite cuisine dont la bordure abrupte des murs les fait voir comme si le lieu avait été arraché au reste de la maison qu’on ne verra jamais. Tout se passe dans ce lieu banal, et pourtant omniprésent dans la dramaturgie québécoise.

* Photo par Simon Gosselin.

Au départ, le personnage joué par Marie-Ève Milot se contente de peler des oranges, jetant devant elle les pelures qui forment un amoncellement sur le sol. Puis, se déclenche le verbe d’Annick Lefebvre, acerbe et à grand renfort d’argumentaire néo-féministe. Elles nous tiendront ainsi en haleine jusqu’à la fin de la pièce, juxtaposant les conflits mondiaux et la honte des humains à une guerre intime de femme entière ne demandant qu’à se faire entendre haut et fort. Marie-Ève Milot, sans surprendre, s’identifie déjà farouchement comme membre à l’avant-poste du groupe d’action Femmes pour l’équité en théâtre.

« J’aime penser qu’en sortant de leurs gonds, ces barbelés-là nous auront enfin fait sortir des nôtres », dit la metteure en scène Alexia Bürger dont la poigne de sa direction d’actrice se maintient tout au long. Le ton va monter, les écarts se creuser, jusqu’à cette incroyable scène où la comédienne va littéralement tout casser dans ce réduit de cuisine qui l’opprime.

* Photo par Simon Gosselin.

La langue d’Annick Lefebvre est extrêmement crue, sans fard ni concession, s’appuyant dans notre réel par l’usage bien placé de sacres et de bousculades langagières, passant du coq à l’âne pour ne pas dire du coq à l’âme. Une langue hyperréaliste d’aujourd’hui passant par Facebook, Wikipédia, Skype, Netflix et Instagram. Où se déclinent en porte-à-faux politique, sexualité, religion, préjugés racistes selon quoi les Noirs sont tous des voleurs et des paresseux, dans la sauvagerie d’une conscience sociale se désorganisant l’organisme. « Ça ne se passe jamais comme on souhaite » finirons-nous par entendre avant que ne gicle le sang des barbelés de chacune.

Grosse année donc pour Annick Lefebvre qui verra en janvier au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui la création d’un texte dramatique sur lequel elle travaille depuis deux ans, ColoniséEs, s’inspirant de la vie commune entre intimité et engagement social de Pauline Julien et Gérald Godin. Puis en mars à Québec, Olivier Arteau mettra en scène sa co-adaptation d’Antigone, avec sur le feu encore l’écriture d’une version remaniée de J’accuse pour une présentation de la pièce en France.

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