Les Bienheureux
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Les Bienheureux aux Écuries | Notre dépendance au sacro-saint bonheur

Le Théâtre Aux Écuries accueillait mardi soir la première d’une courte série de représentations de la pièce Les Bienheureux, un party scénique où s’éclataient une quinzaine d’acteurs et de non-acteurs dans un divertissant pot-pourri ayant pour tête d’affiche la dépendance au sacro-saint bonheur.


À notre époque, c’est comme si on n’a pas le droit d’aller mal. On a tous les outils, toutes les ressources pour évoluer, être toujours meilleur. Il faut qu’on soit continuellement top shape, souriant, performant, détendu, ambitieux, équilibré, en contrôle, zen… et heureux. Ou, du moins : en avoir l’air. À l’ère des réseaux sociaux, où le paraître règne en maître, c’est devenu LA priorité.

Parmi les clips YouTube narcissiques de quidams en mal d’attention, les confettis virevoltant à tout-va sur scène, les chorégraphies inspirées et les interventions au micro des différents « membres » anonymes de cette réunion-hebdomadaire-genre-AA que sont nos bienheureux, c’est à qui aura le meilleur truc, la plus efficace façon de faire, l’ultime conseil pour être heureux, ici et maintenant – et toujours.

Il y avait cette fille avec son t-shirt bedaine qui nous incite à smiler tout le temps ; cette autre, avec son horrible bricolage de tableau de visualisation, ce barbu qui clame son speech motivationnel ponctué de « Just Do It », et il y avait aussi, sur scène, un SuperMan bâti sur un frame de chat, des pompons pis des paillettes, du karaoké… Entre autres.

Du délire, on en conviendra.

Si les sourires aux lèvres et les éclats de rire ont fusé pendant les 90 minutes du spectacle, c’était sans conteste provoqué par l’absurdité des niaiseries youtubesques projetées sur près d’une dizaine d’écrans, simultanément ou subséquemment reprises et détournées par le chœur des personnages évoluant, dansant, chantant pour notre bon plaisir, dans leur recherche effrénée d’être heureux, LE PLUS heureux possible.

À travers cette obsession, Les Bienheureux dépeint surtout la tendance actuelle à vénérer, encourager et suralimenter l’automotivation, et l’autocongratulation sans lesquelles, apparemment, de nos jours, on ne peut s’accomplir. Ou comment l’étalage public de son accomplissement personnel devient vecteur du bonheur. Ou quand bonheur rime avec performance.

Sans en faire explicitement la critique, Les Bienheureux se sert allègrement de selfies vidéo et de tutoriels amateurs et parvient à nous faire nous questionner sur notre rapport à eux. En toute franchise, pendant que les quinze bienheureux bonzes s’escrimaient dans tous les sens sous les écrans, c’était inévitable : le regard de la plupart des spectateurs était dirigé, voire aspiré par les projections. Pendant ce temps-là, on perdait ce qui se passait sous nos yeux, pour vrai, live, devant nous, préférant nous moquer ou nous estomaquer de cette enfant qui tente d’interpréter I Will Always Love You – avec un mépris à peine dissimulé.

Création singulière, spectacle clinquant, humoristique, dynamique, Les Bienheureux donne un peu le tournis avec sa cacophonie d’actions et d’interactions. C’est que les voix y sont multiples : c’est en travaillant des centaines d’heures avec des gens qui ont cherché des moyens de substitution pour parvenir à un simulacre de bonheur que ce spectacle est né. La dizaine de non-acteurs de la pièce reçoit des services du Centre de réadaptation en dépendance de Montréal, et c’est par le biais d’ateliers, d’exercices, d’exploration, de recherche que Michelle Parent et son Pirata Théâtre ont guidé ces personnes marginalisées dans leurs réflexions au sujet du bonheur.

Le spectacle est le fruit de ce travail collaboratif et inspirant, et dépeint cette quête du maintien de l’état d’euphorie dans lequel nous plonge le bonheur, démarche qu’on pourrait, comme humains du 21e siècle, décider de déclarer illusoire, futile et vaine. À trop courir après le bonheur, on ne le voit même pas quand on a les deux pieds dedans.


Les Bienheureux
Théâtre Aux Écuries
Jusqu’au 23 janvier

Mise en scène :
Michelle Parent

Textes :
Olivier Sylvestre et les interprètes

Assistance :
Olivier Sylvestre

Interprétation :
Cédric Égain, Julie De Lafrenière, Xavier Malo, Véronique Pascal, Annie Valin et dix personnes recevant les services du centre de réadaptation en dépendance de Montréal – Institut Universitaire (CRDM-IU)

Scénographie et accessoires :
Julie-Ange Breton

Direction des répétitions et conseils chorégraphiques :
Marie-Eve Archambault

Échantillonnage vidéo et projections :
Samuel Thériault

Une production de Pirata Théâtre

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