Les Diablogues
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Les Diablogues au Rideau Vert | Chapeau Denis Marleau !

On dit que le diable est dans les détails. Ça ne saurait être plus juste que dans la production Les Diablogues du Français Roland Dubillard, dont c’était la première hier soir au Théâtre du Rideau Vert. Une comédie satirique, une expérience singulière comme y est fort habile le metteur en scène Denis Marleau, dont la compagnie de création, UBU, porte le nom du célèbre personnage mal dégrossi d’Alfred Jarry. Ses Diablogues, à l’affiche jusqu’au 23 avril, sont d’ailleurs très ubuesques.


Dubillard, étonnamment, n’est pas connu au Québec, sauf pour une production des Diablogues avec Normand Lévesque et Jean Marchand au Café de la Place en 1980. Mais en France, il a récolté tous les honneurs. Il est mort en 2011. Auteur, dramaturge, essayiste, poète, logicien, il a aussi été acteur, se méritant même en 1973 le Grand Prix d’interprétation de l’Académie du Cinéma pour le film Quelque part quelqu’un de Yannick Bellon. Ses Diablogues, appelés ainsi depuis 1975, proviennent d’un nombre impressionnant de sketchs pour la radio qui, dès 1953, ont sévi et réjoui les ondes de France Inter. Et même, déjà en 1947, à la radio toujours, Dubillard se faisait entendre dans Les extrêmes se touchent. On ne saurait mieux dire.

Denis Marleau avait donc devant lui un très vaste choix de sketchs délicieusement absurdes. Il en a retenu une quinzaine. La cadence des mots, leur sens souvent dénaturé, la quête d’une logique, la propension bien française à discuter en jouant avec et sur les mots, des rafales de mots, leur haute-voltige qui part le plus souvent d’un petit rien, sont on ne peut plus délectables pour le spectateur.

 

Théâtre de l’absurde

La pièce s’ouvre par une discussion au sujet de Beethoven qui écrivait tout en étant sourd. La différence de prononciation du nom du compositeur est déjà un florilège savoureux. La suite ne répond plus de rien, emportée par un vent défiant la logique en nous enlevant avec lui. Le banal a vite fait de devenir une question capitale, où chacun veut à tout prix, y compris par le sophisme, avoir raison. Ici, l’action est absente. Le dialogue dérape avec un jeu de langage laissant ressurgir les questions métaphysiques et les inquiétudes existentielles. Et il n’y aura pas de vainqueur, seulement un dilemme inextricable qui fait rire après coup.

Dubillard est dans la lignée du théâtre de l’absurde où se sont illustrés les révolutionnaires en leur temps qu’ont été Jarry, Tzara, Ionesco, Schwitters, Queneau et Beckett. Tous d’ailleurs dans la lignée des auteurs chers au travail de Denis Marleau au cours des 40 dernières années, soit depuis sa sortie du Conservatoire d’art dramatique de Montréal. Son Cœur à gaz et autres textes Dada, son Ubu Roi, son Oulipo show, entre autres pièces de ses débuts, ont chaque fois ébloui et amené plus loin le théâtre qui se faisait ici, notamment avec ses croisements en arts plastiques.

Photo par Jean-François Hamelin

Photo par Jean-François Hamelin

Pour ses Diablogues, Marleau n’a donc pas hésité à faire appel à des comédiens de cette lignée dramatique, comme Carl Béchard et Bernard Meney. On sent une complicité à toute épreuve, jusque dans la gestuelle loufoque. Sylvie Léonard se distingue également, avec son histoire inversée de compte-gouttes de Besançon, ou encore chez son psychiatre en petite bourgeoise qui se prend pour une pendule dont les aiguilles tournent dans le mauvais sens.

Ailleurs, on dérive sur l’achat d’une paire de lunettes, sur le fait de plonger ou non quand l’un des deux dit Hop!, sur la politique qui tourne vite à l’injure, sur une grenouille dans un bocal à cornichons cachée derrière un paravent, sur la cousine Paulette, sur l’obsession d’être mouillé par la pluie, et encore. Les six comédiens sont excellents, et le résultat est jubilatoire.

Il faut souligner aussi le travail ingénieux du scénographe Stéphane Longpré, jouant avec des éléments réels en trompe-l’œil jumelés aux images vidéo de Stéphanie Jasmin en fond de scène servant d’écran. Les éclairages de Marc Parent et les maquillages d’Angelo Barsetti s’ajoutent à l’originalité des costumes de Lynda Brunelle. Les pantalons écourtés, les ceintures presque sous les bras, les gilets étriqués et mal boutonnés, le petit chapeau de Carl Béchard qui lui donne un air de Mr. Bean, tout ça c’est elle.

Reconnu et célébré en Europe depuis une bonne vingtaine d’années, Denis Marleau vient de faire son entrée à la Comédie-Française à Paris avec Agamemnon de Sénèque, maintenant au répertoire de la noble institution.

Ses Diablogues au Rideau Vert, d’une naïveté déconcertante mais jamais inoffensive, sont comme une partie de ping-pong verbal qui fait rire avec intelligence.

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