Fred Pellerin
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Les jours de la semelle | Fred Pellerin, Kent Nagano et René Richard Cyr : trois géants de petite taille à la maison symphonique

« C’est le quatrième volet d’une trilogie », commence par dire sur un ton débonnaire le conteur et chanteur Fred Pellerin, d’allure frêle mais aussi solide que le chêne de la chanson de Gilles Vigneault, debout au-devant de cette immense scène bondée des musiciens de l’Orchestre Symphonique de Montréal, et déployant derrière eux le chœur des Petits Chanteurs du Mont-Royal. Il y avait eu « La tuque en mousse de nombril » en 2011, « Le bossu symphonique » en 2013, et « Il est né le divin enfin! » en 2015. Avec « Les jours de la semelle » cette fois-ci, la renommée des colorés personnages de Saint-Élie-de-Caxton reste tout ce qu’il y a de plus vivante.

Il faut dire que la mise en scène de ces spectacles atypiques est assurée depuis les tout débuts par René Richard Cyr qui, au-delà du théâtre où il excelle, a signé déjà des opéras de Britten, Mozart et Verdi, aussi bien qu’il a été metteur en scène au Cirque du Soleil, et a travaillé auprès d’artistes comme Diane Dufresne, Daniel Bélanger et Céline Dion, ajoutant à son palmarès professionnel le spectacle musical Les 3 mousquetaires, présenté à Paris, comme autant la comédie musicale Demain matin, Montréal m’attend. Sa grande polyvalence lui fait même signer en ce moment la mise en scène du nouveau spectacle de l’illusionniste Luc Langevin.

Trois hommes qui font la paire

René Richard Cyr connaît bien la matière dont sont faits les six spectacles à ce jour de Fred Pellerin. Il connaît même de plus près encore les truculents personnages du chantre de Saint-Élie pour avoir joué dans deux films scénarisés par le conteur, Ésimésac, tiré du spectacle Le divin enfin! et Babine, issu de Le bossu symphonique, tous deux réalisés par Luc Picard.

Avec la complicité amusée et bienveillante du maestro, on peut vraiment dire de Pellerin, Nagano et Cyr que les trois font la paire. Les échanges de regards admiratifs en pleine action entre le conteur délesté de toute gêne et le chef d’orchestre en queue de pie ne sauraient mentir.

Kent Nagano, à la barre de l’OSM depuis 2006, a toujours fait en sorte d’agrandir son auditoire en vulgarisant la musique dite classique, jusqu’à diriger son orchestre sur l’esplanade du Stade olympique, dans le métro ou sur le Mont-Royal, quand ce n’est pas en tournée hors-circuit, comme récemment à Cracovie et Salzbourg, avant d’être le premier à apporter la grande musique jusqu’au Nunavik et sur la Côte-Nord.

Fred Pellerin, un artiste complet, seul en son genre, se montre confiant et rieur dans sa parlure rurale caractéristique, portant un veston aux larges rayures dont il aura tôt fait de se débarrasser en le déposant sur le dossier de la chaise en bois rustique qu’il utilise quand c’est tout l’orchestre qui parle. Une lampe ancienne coiffée d’un abat-jour jauni ceinturé d’une large frange, est tout ce qu’il aura à sa disposition pour nous séduire.

Un langage coloré et poétique

Dans Les jours de la semelle, c’est le personnage de Toussaint Brodeur, avec son magasin général à Saint-Élie-de-Caxton, qui nous est raconté. Faisant référence au monde de Pagnol, Toussaint Brodeur vend de tout, acceptant d’être payé avec des rouleaux de « cennes noires ». Mais on y retrouve aussi Janette, la femme de Toussaint, Méo le barbier, le Curé neuf, Charles dont le gros ventre fait de lui un « ventriloque », la sorcière du village, le forgeron, et qui encore?

Se jouant avec adresse de la sonorité des mots, souvent anciens, et usant de ce langage coloré et poétique qui désigne un arbre comme un hasard donnant « des fruits du hasard », il parlera d’un « œil de larynx », d’une « hole saw », de « bagosse », transformant des mots comme neuf en « neu », le tout avec une imagination fertile qui rend son propos absolument irrésistible.

La formule, néanmoins, n’est pas parfaite. L’alternance entre ce qui est joué par l’orchestre, et ce qui est dit par le conteur, ne se produit pas toujours avec fluidité. Autant on apprécie de grands extraits musicaux de Ravel, Tchaïkovski, Schubert, Gounod, Stravinsky, Mahler ou Vivaldi, autant on se distance du fil de l’histoire qui nous est racontée par tranche. Mais, il y a une telle atmosphère de bonhommie enfantine et réjouissante, d’images fortes en partie dues à la superbe conception des éclairages, que l’on se laisse porter, et la magie, si subtile et gourmande soit-elle, opère.

À la phrase prononcée au début selon laquelle « Ça prend tout un village pour faire grandir des enfants », Fred Pellerin opposera plus tard avec philosophie « Ça prend des enfants pour faire grandir tout un village ».

Photo par Antoine Saito

Fort de la sortie en novembre dernier de son quatrième album de musique solo, le conteur au grand cœur poursuivra jusqu’en 2020 la tournée de son plus récent spectacle, Un village en trois dés, inspiré d’un nouveau personnage, celui d’Alice, la postière du village. En une année, il aura offert 200 dates à guichets fermés, dont 20 représentations au Théâtre de l’Atelier à Paris.

Sans compter que Fred Pellerin travaille en parallèle à la scénarisation du film L’arracheuse de temps, qui sera réalisé par Francis Leclerc et dont le tournage commencera en 2019.

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