Orchestre Mariinsky de St-Pétersbourg
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L’Orchestre Mariinsky et Gergiev tutoient les sommets

L’Orchestre Mariinsky, dirigé par le grand chef d’orchestre Valery Gergiev, était de passage samedi soir à Montréal avec l’un de ses solistes de prédilection, Denis Matsuev, que l’on avait déjà pu entendre en janvier dernier avec l’OSM. C’est la quatrième visite de cet orchestre à Montréal dont la réputation n’est plus à faire tant il est associé à une exigence et une qualité supérieure. Et si les attentes étaient placées très hautes pour ce concert, elles n’ont certes pas été déçues.

Les musiciens sont à peine installés que Gergiev foule la scène d’un pas décidé, salue brièvement la salle comble de la Maison Symphonique et démarre en fanfare : une manière pour lui et son orchestre d’imposer un silence bienvenu au public.

Le concert s’ouvre avec le poème symphonique Une vie de héros de Strauss, longue pièce d’une quarantaine de minutes qui retrace les étapes de la vie du héros (le compositeur lui-même). D’emblée et dès les premières notes, on peut comprendre que l’on a affaire à un orchestre d’un calibre supérieur. Les musiciens réagissent au quart de tour et semblent jouer par eux-mêmes : chacun est un soliste d’exception. La partition est possédée par tous et les sections des bois et cuivres sont absolument impressionnantes par leur précision et leur présence. Il n’est pas question ici de les cacher pour essayer de masquer ce qui pourrait ressembler à des accidents puisque les interprètes resplendissent d’une solidité dont on avait perdu l’habitude. L’auditeur n’a alors plus qu’à se laisser guider par la musique qui s’en dégage, par l’énergie et l’engagement unanime de chaque musicien. Chaque pupitre sait ce qu’il doit faire : jouer avec passion.

Ressortent alors des couleurs uniques, une vie intérieure qui nous électrise. Gergiev apporte la touche finale à un orchestre qui pourrait jouer tout seul tant il est soudé : il est là pour gérer la tension musicale, niveler la polyphonie, manier le tempo. Le poème de Strauss émerge clairement à travers les lignes des différentes sections dans une construction mûrement réfléchie et tout à fait assimilée. On se souviendra longtemps du troisième mouvement qui fait dialoguer le violon solo et le reste de l’orchestre dans de grandes envolées lyriques.

La vélocité de Shchedrin

En deuxième partie, le pianiste russe Denis Matsuev interprétait le deuxième concerto pour piano de Rodion Shchedrin, compositeur russe d’une grande importance mais peu connu ici. Il s’agit vraisemblablement d’une oeuvre écrite pour son jeu puissant, véloce et presque violent. Une intense vague sonore déferle sur le public, un peu pris à la gorge par tant de véhémence : on a ici peu la place pour respirer car le pianiste lutte sans arrêt pour passer au dessus de l’orchestre – ce qu’il réussit à merveille cependant. C’est sans doute au détriment d’une sensibilité qui aurait pu être mieux exploitée dans cette pièce aux caractères variés et qui l’aurait probablement rendue plus intéressante.

En bis, l’humoresque du même compositeur, une pièce enfantine et humoristique, qui nous a permis de voir une facette beaucoup plus douce du jeu pianistique de Matsuev.

C’est la suite L’Oiseau de feu de Stravinsky qui clôtura le concert d’une manière grandiose. Peu de mots pourraient définir ce que l’on a entendu hier soir tant ce fut magnifique. Les instrumentistes ne jouent pas qu’à moitié : ils donnent tout ce qu’ils ont, sans aucun relâchement. Même dans les nuances ultra-piano alors qu’on ne discerne plus qu’un murmure de notes, il y a un fourmillement de vie qui se dégage et qui nous permet de ne jamais perdre le discours. L’Oiseau de feu explose dans des couleurs resplendissantes, jamais agressives. Le contour des caractères est toujours déterminé avec précision, les lignes conductrices se superposent et s’enchaînent avec une extrême limpidité.

En rappel, l’ouverture de La Force du Destin de Verdi nous fit gagner un sursis de musique exceptionnelle alors qu’on aurait souhaité que le concert ne se termine jamais.

Chacune des pièces interprétées sont ancrées dans l’âme de l’orchestre qui découle d’une grande tradition musicale et artistique transmise depuis des décennies de génération en génération. C’est d’ailleurs ce qui lui donne cette sonorité si particulière, difficilement qualifiable. On ne peut s’empêcher alors de faire le rapprochement entre les couleurs qui se dégagent de cet orchestre et cet esprit d’unité entre tous les musiciens, probablement dûs à quelque chose que l’on pourrait sans hésitation nommer l’âme russe et qui reste inégalable en dehors de la Russie.

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