Manuscrit trouvé à Saragosse
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Manuscrit trouvé à Saragosse | Fusion réussie entre José Evangelista, Walter Boudreau et Lorraine Pintal

« À mon humble avis, Manuscrit trouvé à Saragosse est un des magnifiques sommets musicaux atteints par José Evangelista et dans lequel l’essentiel de ses recherches formelles apparaissent transmuées en une Pierre philosophale qui brille de ses mille feux! » C’est Walter Boudreau, directeur artistique de la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ), qui parle ainsi de la version concert de l’œuvre mise en scène par Lorraine Pintal et présentée au Studio-théâtre Alfred-Laliberté un soir seulement.

Impossible de résumer la trame narrative du livret qu’Alexis Nouss a tiré du roman de Jan Potocki, tellement le texte labyrinthique chanté en français contient d’histoires enchevêtrées se basant sur une même mystification. Un officier français, un capitaine espagnol, un ermite, un petit rabbin bleu, un ange, deux Bohémiennes pieds nus, le chevalier de Tolède, un derviche, le scheik des Gomelez, ils sont tous au nombre des 32 personnages de l’opus qui parle de rédemption, de Sainte Inquisition, de purgatoire, de pouvoir et d’héritiers à tout prix pour assurer sa descendance.

L’opéra, conçu pour neuf chanteurs et un ensemble de chambre de 10 musiciens, a d’abord été créé en 2001 par Chants Libres sous la direction de Pauline Vaillancourt, une référence ici en matière de compagnie lyrique de création, jumelée à la SMCQ que dirige encore aujourd’hui de manière ostentatoire et colorée Walter Boudreau.

José Evangelista. Crédit : Justine Latour

Le compositeur José Evangelista, 75 ans, né à Valence en Espagne mais installé à Montréal depuis 1970, et à qui la SMCQ a rendu hommage tout au long de cette saison avec plus de 50 concerts, est venu saluer fièrement le public à la fin.

Dans le programme de la soirée, il écrit : « Ce qui m’a séduit dans Manuscrit trouvé à Saragosse est, avant tout, la complexité de la structure et la diversité des styles. Les histoires renvoient les unes aux autres et le ton change continuellement, du roman fantastique au conte libertin, de la fable philosophique au roman picaresque ».

Il en va de même pour les styles musicaux où s’entremêlent musiques traditionnelles espagnoles, musique juive ashkénaze et séfarade, musiques d’Afrique du Nord, musiques islamiques de provenances diverses, musique atonale, et même musique folklorique grecque, ce qui en soi est une rareté en composition pour un opéra.

Walter Boudreau. Crédit photo : Jacques Cabana

Fidèle à son image de rocker de la musique contemporaine, portant des espadrilles rouges avec des lacets blancs, vêtu d’un jeans noir et d’un simple t-shirt arborant le logo de la SMCQ, Walter Boudreau est aussi à l’aise avec cette œuvre sérieuse et complexe qu’il ne l’a été avec les élucubrations du poète Raôul Duguay au sein de l’Infonie dans les années 70.

Sous la gouverne de Walter Boudreau depuis 1988, la SMCQ, une créature étatique fondée en 1966, est devenue l’une des plus importantes institutions du genre en Amérique.

C’est lui qui a eu le flair de proposer à Lorraine Pintal, directrice artistique du Théâtre du Nouveau Monde, comédienne et metteure en scène chevronnée, de focaliser son énergie intarissable sur la mise en scène de cet opéra non traditionnel qu’elle a su juste bien théâtraliser. Il s’agit d’un troisième opéra pour celle qui a signé brillamment avec Chants Libres en 1996 Le Vampire et la nymphomane de Claude Gauvreau, puis Wozzeck de Büchner sous la direction de Yannick Nézet-Séguin au Centre d’Arts d’Orford en 2004, avant d’être repris au TNM.

« Ma mise en scène ici, dira Lorraine Pintal, est surtout environnementale, avec quelques occupations d’espace que je souhaite judicieuses. Ma démarche principale réside dans la direction des chanteurs. C’est une œuvre dont je trouve le livret et la musique très inspirants. »

* Photo par Jérôme Bertrand.

 

Et quels chanteurs! Des voix magnifiques, parmi lesquelles la soprano acadienne bien connue Suzie LeBlanc, l’impétueux et imposant baryton-basse Michel Ducharme, et l’anticonformiste baryton Bernard Levasseur, avec ses longs cheveux blancs qui le font ressembler au sculpteur Armand Vaillancourt.

De son premier enregistrement consacré aux grands cycles de mélodies de Fauré, Bernard Levasseur est passé à des opéras contemporains d’avant-garde, comme JFK, Another Brick in the Wall, Louis Riel, Les Feluettes ou encore L’Amour de loin.

C’est lui qui incarne ici le rôle pivot d’Alphonse dans son voyage initiatique au sud de l’Espagne qui le mènera, après moult détours et péripéties, à la découverte du fameux manuscrit de la ville de Saragosse assiégée, lequel est contenu dans un petit coffre en bois paraissant ensorcelé.

Ainsi, avec ses influences musicales tout autant gitanes et mauresques que juives, chrétiennes et musulmanes, nous sommes devant une fresque lyrique de haut niveau. José Evangelista, qui s’est mis au piano à l’âge de 6 ans, est également le compositeur de l’opéra Exercices de conversation, créé à Lyon en 2000 sur un livret d’Eugène Ionesco. Une œuvre qui a de quoi piquer la curiosité de tout mélomane, et que quelqu’un devrait penser à présenter à Montréal, espérons-le, dans un avenir pas trop lointain.

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