Marillion
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Marillion – F.E.A.R. (***) | Dénonciateur et colérique, malgré une certaine mollesse

Marillion - F.E.A.R. Marillion F.E.A.R.

Avec un titre provocateur, le groupe de rock progressif Marillion annonce immédiatement les couleurs de son 18e album. La frustration et la colère sont les principales émotions qui alimentent les textes de F.E.A.R. (Fuck Everyone And Run), un album qui égratigne la société anglaise moderne et qui traite des désillusions d’une génération.

Si vous n’êtes pas familiers avec Marillion, cet album n’est peut-être pas la meilleure porte d’entrée sur le travail de ce groupe qui est actif depuis plus de 35 ans. Le style musical du quintette, tout en nuances, qui passe souvent de chuchotements à peine perceptibles à des envolées musicales plus musclées, peut être difficile d’approche. F.E.A.R. est davantage pour les habitués.

Le tout débute avec El Dorado, une suite en cinq mouvements qui dénonce la gestion des migrants par l’Angleterre et la société occidentale en général. Ça commence de manière très bucolique avec Steve Hogarth qui chante, accompagné par la guitare acoustique de Steve Rothery, à propos des jardins anglais, pour rapidement prendre une tournure sombre, marquée par les claviers de Mark Kelly, et s’insurger de l’inaction du gouvernement britannique. Sur le plan thématique, cette pièce est la suite logique de Gaza, que l’on retrouvait sur l’album précédent du groupe.

Un certain nombre d’écoutes est requis, en général, lorsqu’on écoute du rock progressif, pour bien saisir les subtilités des chansons et des arrangements. El Dorado est remplie d’agréables moments mélodiques qui ne sautent aux yeux qu’après avoir fait tourner le disque à quelques reprises. Et il en va de même pour la plupart des chansons.

Force est d’admettre que les mélodies accrocheuses ne sont plus la priorité du groupe. Elle est loin l’époque des tentatives commerciales légères (avec des pièces comme No One Can en 1991 ou You’re Gone en 2004), et F.E.A.R. demeure très sombre de sa première à sa dernière note.

Hogarth s’éloigne de la politique et du commentaire social à quelques moments, par exemple sur The Leavers, une chanson en cinq parties qui traite des effets négatifs qu’a la vie de tournée sur la famille et les relations conjugales. La basse de Pete Trewavas et la batterie de Ian Mosley sont bien en évidence dans la première partie rythmée. Ensuite, la chanson oscille entre les moments plus atmosphériques nappés de claviers, et quelques moments plus rock, mais sans tomber dans quoi que ce soit d’agressif.

Et c’est peut-être ce que certains reprocheront au disque. Avec un titre comme Fuck Everyone And Run, et la frustration qui l’habite, ce nouvel album de Marillion est plutôt mou, et ressemble à ce que le groupe a fait dans les dix dernières années (pas sa meilleure période…), sans jamais s’éloigner de la formule habituelle: passage doux au piano->passage rock -> long solo de guitare, etc.  Ça manque de tonus, et on en vient à être quelque peu exaspérés à la longue par les marmonnements de Steve Hogarth.

Living in F.E.A.R. est une pièce qui bouge un peu plus.  Elle traite en gros du contrôle des armes à feu (ou du manque de contrôle…). En 6 minutes, Marillion nous fait part de sa position de manière assez entraînante. Le refrain est facile à fredonner, le tout est plutôt plaisant… mais Jenny Lewis a traité de ce sujet de manière beaucoup plus concise et efficace cet été sur la pièce Guns tirée de l’album homonyme de son groupe Nice As Fuck.

La pièce de résistance de F.E.A.R. est The New Kings qui, en quatre mouvements, traite des écarts entre les riches et les pauvres, le pouvoir des banques et d’autres problèmes de notre société. Il s’agit de la meilleure chanson de l’album (elle avait d’ailleurs été rendue disponible en ligne au début de l’été), celle dont le refrain fait usage du titre de l’album, et la plus provocatrice dans son texte.

Musicalement, The New Kings est tout ce que l’on attend de Marillion : une montée en puissance, les solos de guitare épiques, les hauts et les bas dramatiques dont le côté théâtral devrait faire tout son effet en concert.

Car c’est sur scène que la musique de Marillion prend tout son sens. Il faut voir au moins un concert du groupe pour comprendre son attrait. Cet album en entier devrait prendre vie sur scène et s’avérer bien meilleur avec un Hogarth théâtral à l’extrême et des passages musicaux puissants interprétés avec l’énergie particulière des concerts.

L’album en tant que tel est certainement le plus politiquement chargé de la formation, mais il est loin d’être son meilleur. Il n’atteint pas les sommets de Brave et Marbles, et l’équilibre que ces deux disques arrivaient à créer entre rock progressif et chansons plus accessibles. Ceci étant dit, le groupe demeure une force musicale à prendre en considération. Ses musiciens sont toujours en pleine forme, et les textes de Marillion se font plus pertinents et grinçants que jamais.

Notre société a besoin de se faire dire ses quatre vérités parfois. L’indignation est l’essence même du rock et si l’album parvient à faire prendre conscience de certaines réalités à quelques personnes, il aura atteint son but.

Marillion sera en spectacle à Toronto le 31 octobre prochain, ainsi qu’à Montréal le 1er novembre et à Québec le 2 novembre.

 

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