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Monique Miller remporte enfin son premier prix Gascon-Roux du TNM pour Les Chaises d’Ionesco

Ce sont les 2 500 abonnés du Théâtre du Nouveau Monde qui votent pour élire les gagnants des Prix Gascon-Roux. Du nom de deux des cinq fondateurs du TNM en 1951, Jean Gascon et Jean-Louis Roux, ces prix sont remis chaque année en ouverture de saison depuis 1986. Monique Miller, qui l’avait manqué d’une seule voix pour Albertine en cinq temps, vient de se voir remettre pour la première fois le Gascon-Roux de la meilleure interprétation féminine pour sa performance titanesque dans le rôle de La Vieille de la pièce Les Chaises d’Ionesco présentée la saison dernière.

Je me souviens de ce jour de juillet, il y a trois ans, quand Lorraine Pintal m’a appelée pour me proposer Les Chaises. Merci à elle, merci au metteur en scène Frédéric Dubois, merci à Gilles Renaud pour son jeu fusionnel, le plus gros merci même à Ionesco qui nous a tant fait suer. Je dédie mon prix à tous ceux qui ont travaillé avec moi, en ayant une bonne pensée pour Albert Millaire et Gilles Pelletier, pour ne pas oublier…

Voilà ce que disait en substance Monique Miller en recevant le trophée sous la forme agrandie d’un morceau de casse-tête conçu par le sculpteur québécois Michel Goulet.

La comédienne qui faisait Marianne dans la distribution, décimée depuis, de L’Avare de Molière, la toute première pièce présentée par le TNM en 1951 sous la direction de Jean Gascon jouant Harpagon, avouera néanmoins ensuite : « Ça me fatigue un peu les concours. C’est dur pour ceux qui ne gagnent pas », tout en se réjouissant de ce que Gilles Renaud, qui jouait Le Vieux à ses côtés, reçoive le Prix Gascon-Roux de la meilleure interprétation masculine pour une première fois lui aussi à 74 ans.

* Photo par Yves Renaud.

La production a d’ailleurs été honorée par deux autres prix : celui de la conception des décors par Anick La Bissonnière, et celui de la conception des éclairages par Caroline Ross. Quant au prix de la conception des costumes, il est allé à Marc Senécal pour Les Fourberies de Scapin, ceux de la musique originale à François Dompierre et de la mise en scène à René Richard Cyr pour Demain matin, Montréal m’attend. « J’aurais aimé que Fred le reçoive, mais on n’a pas à se plaindre avec quatre prix sur sept », ajoute Monique Miller en parlant des Chaises comme la pièce la plus difficile qu’elle ait eu à jouer, grosso modo en 70 ans de carrière.

L’autre pièce la plus difficile, continue-t-elle, c’est quand j’ai joué Décadence de l’auteur britannique Steven Berkoff avec Jean-Louis Millette au Quat’Sous, dans la mise en scène de Serge Denoncourt. Nous étions constamment en scène pendant deux heures.

Culmination d’une riche carrière

Monique Miller a tout joué depuis Gratien Gélinas et Marcel Dubé, en passant par l’infirmière de Septième Nord de Guy Dufresne à la télé dans les années 60 et son rôle de Madame Félix, tenancière de bordel, dans Montréal P.Q. de Victor-Lévy Beaulieu dans les années 90. Chaque personnage, de sa voix unique, riche et imposante, ayant été rendu avec une force intérieure d’actrice tout à fait incomparable.

Éreintant à rendre et à soutenir sur le ton juste, truffé de pièges langagiers pour les comédiens, le texte des Chaises, où le comique côtoie le tragique, est comme l’ascension de l’Everest pour le couple de comédiens qui s’y mesure. « Ionesco disait : quand j’écris toutes mes folies, ce n’est pas moi qui parle, c’est le personnage », ironise Monique Miller à propos du travail acharné et ardu, simplement pour venir à bout du texte de la pièce.

« On a commencé tranquillement, avec Gilles, puis pendant plus d’un an en nous voyant au moins une fois par semaine, juste nous deux, avant d’arriver au travail de table avec le metteur en scène, tellement cette langue est difficile à apprendre et exigeante. »

Gilles Renaud a parlé d’elle comme d’une « travaillante » qui jamais ne jette du lest. « Lui aussi est comme ça, c’est pour cette raison que j’ai parlé d’un travail fusionnel », répond l’immense comédienne qui a commencé à jouer à la radio déjà à 11 ans sous les auspices de la fameuse Madame Audet, laquelle a formé plusieurs comédiens de l’époque, car il n’y avait pas encore d’école ici.

« Madame Audet, c’était comme ma seconde mère. Elle m’a appris la phonétique, la respiration, la diction et tout ça, alors que j’étais encore une enfant. On jouait les pièces de son fils, André Audet, qui est mort à 37 ans.

« Il faut bien continuer malgré tous nos morts. Moi, ça fait au moins 12 hommages funéraires que je rends ces dernières années », ajoute-t-elle avec un soupir qui se transforme vite en rebuffade, encore solide comme un chêne qu’elle est restée à bientôt 85 ans.

« Cette année, je ne suis pas du tout au théâtre. Mais, je viens de faire cinq pièces en quatre ans et j’ai joué 190 fois. C’est mieux que trois pièces par année comme déjà. Mais, pour rester en vie, il faut travailler, toujours s’occuper et s’intéresser. Il se produit des trous pour une comédienne, ça arrive à n’importe quel âge, c’est le métier. Quand je ne joue pas, je vais au musée, au cinéma, au théâtre, aux spectacles de danse, au concert », tel que l’on pouvait s’y attendre de cette artiste complète et increvable malgré le poids des années.

On saura tout de la longue vie et de la carrière hors pair de cette grande dame dans une biographie à paraître le 15 octobre prochain. Monique Miller, patiemment et méthodiquement, toujours en contrôle, s’est confiée à Pierre Audet, petit-fils de Madame Audet. Comme quoi rien n’arrive pour rien.

Sa bio, publiée chez Libre Expression, enrichie de 32 pages de photos inestimables, n’aurait pu porter un meilleur titre accolé à la vie de Monique Miller que simplement : Le bonheur de jouer.

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