Perplex(e)
Critique Publié le

Perplex(e) à la Licorne | Mais que contient ce colis?

Si l’expression « perplexe » porte une connotation péjorative plus souvent qu’autrement, la pièce du même nom présentée à la Licorne jusqu’au 14 décembre prochain prend plutôt la forme d’un sympathique embrouillage des procédés théâtraux et de la « réalité » qui nous est présentée en spectacle. Retour sur un festival de mises en abîmes, une vibrante embrassade avec l’incohérence.

Oeuvre absurde de l’Allemand Marius von Mayenburg (traduite par Marie-Hélène Mauler et René Zahnd et mise en scène par Patricia Nolin), Perplex(e) est en quelque sorte la pièce que Le projet bocal tente d’écrire depuis ses débuts, on dirait.  Le trio formé de Sonia Cordeau, Simon Lacroix et Raphaëlle Lalande nous avait offert un spectacle éponyme il y a quelques années, puis Oh Lord et Le spectacle, toutes des oeuvres teintées d’une volonté de brouiller les pistes, de surprendre et de pervertir les codes et rites du théâtre, assemblant des bouts de spectacle en apparence hétéroclites dans un genre de courtepointe volontairement incongrue. Les trois complices excellent dans le genre, parvenant toujours à broder une trame intéressante avec ce fil conducteur mince comme un cheveu.

Se joint ici au trio Mikhaïl Ahooja, qui cadre parfaitement avec l’esprit du Projet Bocal, et rééquilibre la troupe, surtout que plusieurs couples y seront interprétés.

Crédit photo Hugo B. Lefort

Ça débute d’ailleurs avec un couple qui rentre chez lui, où un autre couple d’amis loge, pour finalement comprendre que ce n’est peut-être pas leur appartement, et puis tout fout le camp. Tour à tour, les acteurs sortent de scène, et leurs personnages disparaissent pour ne jamais revenir.  Ou lorsqu’ils reviennent, ils ne sont désormais plus les mêmes. « L’histoire » défile ainsi à vive allure, et s’ajoutent des intrigues tirées par les cheveux, portées par les mêmes acteurs mais dont les personnages ne sont plus les mêmes.

Au passage, on abordera plusieurs clichés théâtraux : un personnage croit avoir découvert la théorie de l’évolution, ou avoir inventé l’allégorie de la caverne de Platon. Comme si le théâtre découvrait quoi que ce soit… Pfff.

Sebastian se lancera dans un monologue, interrompu par un autre personnage qui lui expliquera comment fonctionne le quatrième mur.

Un chassé-croisé d’infidélités entre deux couples (qui donnera lieu à une scène bestiale pour le moins surprenante…) sera également exposé comme tel : c’est ce qui arrive toujours au théâtre, nous explique-t-on.

On nous expose comme ça toutes sortes d’éléments qui font d’un spectacle un spectacle. Le décor est déconstruit, le concept du costume aussi (jamais un nazi aura été présenté avec autant de légèreté), les entrées et sorties des comédiens…

Et on se pose évidemment beaucoup de questions qui seront laissées sans réponse. Ce colis notamment, qui sera déposé sur une table au début de la pièce… Tous les personnages seront intrigués, tôt ou tard, par son contenu. SPOILER ALERT : on ne le saura jamais. En fait, dès le départ, on devine qu’on ne le saura jamais.

Pas plus qu’on ne comprendra le (e) entre parenthèses du titre. Il est sans doute là pour qu’on se pose la question, mais aucune réponse ne viendra régler cet énigme. C’est là toute la saveur de cette pièce lynchienne, si Lynch était humoriste plutôt que réalisateur de films noirs étranges et cauchemardesques.

Mais surtout, la finesse du jeu des acteurs compte pour beaucoup, eux qui se plaisent visiblement à adopter ce ton sans compromis, totalement assumé. Tout comme le texte, finement fignolé pour empêcher de tomber dans le piège du « n’importe quoi » qui guette toujours ce genre d’exercice.

À voir à la Petite Licorne jusqu’au 14 décembre. Un « tête-à-tête » avec les artistes suivra la représentation du 22 novembre. Détails et billets par ici.

Vos commentaires