Pharmakon
Critique Publié le

Pharmakon au Centre Phi | Camisole de force sonore

L’artiste new-yorkaise de noise et d’électro industriel Pharmakon était de passage au Centre Phi hier soir, où elle a livré une performance agressive et sans faille. Il s’agissait de son second passage à Montréal cette année, le premier ayant eu lieu en mars lors d’un concert underground. Pharmakon a transformé le Vieux-Montréal, endroit habituellement si paisible, en un vaste asile d’où fusaient des hurlements torturés.

Liar//Lier: superbe what the fuck

Le groupe montréalais Liar//Lier commence sans un mot, dans l’ambiance feutrée et silencieuse de la salle. Des notes hyper aiguës s’échappent du saxophone et de la clarinette, frôlant le désagréable. Les instruments à vent sont triturés plutôt violemment. Ce délire où se propagent les loops et le noise (créé avec des synthétiseurs par le clarinettiste moustachu), finit par former un drone oppressant, avec des basses sourdes et inquiétantes, sur lesquelles s’époumone la chanteuse dont la voix «distorsionne» à merveille. On se demande toutefois où finit l’expérimentation et où commencent les difficultés techniques au niveau des effets vocaux. Après une seule et même chanson (ou plutôt improvisation?) d’environ 30 minutes, le groupe quitte la scène de la même façon qu’il est entré, laissant le public un peu pantois. Celui-ci leur a réservé un accueil plutôt tiède, même si le groupe a été efficace.

De purs moments de what the fuck sonore, somme toute assez glorieux!

Pas très jojo

Place à la tête d’affiche. Qui est Pharmakon? Il s’agit du projet de l’artiste expérimentale et avant-gardiste Margaret Chardiet. Bien établie dans le milieu depuis douze ans, elle a lancé quatre albums, dont le troublant Devour, sorti le 30 août dernier. C’est un album qui amène droit dans les abysses. Il est enregistré en une seule prise continue, démontrant la précision et la férocité qu’on lui connaît live. Si le nom Pharmakon peut évoquer la pharmacologie et les remèdes, on est à des lieues de se voir administrer une solution magique ! Cet album parle de l’autodestruction des humains et des étapes du deuil, à travers le concept de « l’autocannibalisme ». C’est donc pas très jojo, tout ça, en commençant… Et ça se confirme VRAIMENT une fois sur scène.

L’angoisse traduite en fréquences

Installée derrière une grande table remplie à ras bord d’effets divers et d’instruments analogues d’où fusent de partout des fils, la reine du noise commence par la première pièce de son nouvel album, soit Homeostasis. Après un petit glitch technique, on s’aperçoit rapidement que tout est infiniment maîtrisé. L’improvisation ne fait pas partie de son concept.

À cause de son visage un peu enfantin, sa crinière emmêlée couleur paille et sa petite stature, on pourrait presque croire, de prime abord et sans la connaître, que Pharmakon est une jeune «ado» qui fait une grosse crise… Toutefois, les plus sceptiques la découvriront aux antipodes de cette image simpliste. C’est une femme expérimentée, voire savante, qui défend son territoire et ses propos avec une conviction hors-norme.

Loop après loop, boucle après boucle, elle nous fait enfiler une camisole de force. Souffrant de privation sensorielle, on se retrouve dans un asile, un purgatoire où on est enfermé, étouffé par les strates opaques de tissus blancs et continus. Aucune issue possible. Crochets, épingles et aiguilles sont enfoncés dans la chair, dans cet univers inconfortable, lancinant, tapissé de cris perçants.

Les gorges ploient…

Une fois ses loops mis en place, Pharmakon fonce directement dans le public, avançant à quelques centimètres des gens pour leur crier en pleine face. Elle se promène parmi eux, en bousculant quelques-uns au passage avec une attitude punk et un je-m’en-foutisme énorme. Son micro est une arme, et sa voix puissante, une lame qui tranche les gorges qui ploient. N’offrant aucune résistance à l’assaut sonore, le public est transi, en effroi, presque en état de choc, obnubilé par les charmes sombres et le savoir-faire technique de Pharmakon.

Dans une des pièces, elle frappe sur de la tôle disposée près des synthétiseurs, créant un rythme avec ces impulsions presque bestiales. Ça devient même presque un territoire visqueux, gluant, glissant. Une faille s’ouvre sous nos pieds, ou peut-être en nous, alors que se termine la dernière pièce: l’artiste déplugge absolument tout d’un seul geste. Silence total. Si on a côtoyé les fous durant la performance, maintenant, on peut enfin respirer.

Come and see

L’art de Pharmakon, bien qu’il ne soit pas visuel dans l’ensemble, fait penser à l’atmosphère d’une exposition qui a eu lieu (par pur hasard) au DHC/ART, maintenant appelé Fondation Phi, il y a quelques années. Come and see, des artistes britanniques Jake & Dinos Chapman, dénonçait les pires magouilles de l’humanité et critiquait le consumérisme avec entre autres une quantité abusive de figurines Ronald McDonald crucifées, faites avec un soin maniaque. On retrouve avec Pharmakon le même genre de dénonciation, de révolte et d’urgence, créé par un esprit très méticuleux ayant une démarche poussée. Les deux événements sont un peu semblables, car quand on sort de ceux-ci, on a l’impression qu’un tank nous a passé dessus. On se dit qu’on est chanceux que l’art existe, afin de délivrer les âmes de leurs tourments… Que feraient-elles sans ça?

«Come and see» par Jack et Dinos Chapman, photo courtoisie de la Fondation Phi

«Mais c’est pas des vraies tounes!»

Bref, Pharmakon, c’est quelque chose qu’on doit presque écouter avec un casque de protection, parce que ça donne envie de se frapper la tête sur les murs. On doit s’entourer de moelleux coussins mentaux afin de se livrer à cet exercice. Mais ce n’est pas parce que c’est mauvais ou insupportable. C’est plutôt parce que c’est excessivement bien construit. Ça touche directement des fréquences déstabilisantes, mentalement et physiquement.

Par ailleurs, d’aucuns pourraient décrier que cette musique n’en est pas une. Que le noise, finalement, c’est juste du bruit. Mais l’artiste avant-gardiste nous amène à nous poser la question suivante: qu’est-ce qu’une chanson, finalement? On réalise que ce n’est pas vraiment le résultat qui compte, mais plutôt la démarche derrière. Ce que la personne a voulu exprimer est le plus important, même si c’est zéro catchy, sans aucune structure ni rythme soutenu.

Mais quand on adore ces atmosphères, on se demande: qu’est-ce qui fait qu’on a envie d’écouter ça, et d’appuyer sur repeat? Est-ce une certaine curiosité un peu morbide, ou un intérêt marqué pour le «chaos» musical? Ou encore le fait de vouloir sentir ces vibrations indéchiffrables, presque cryptiques, qui enserrent l’esprit comme des ronces qui nous tiennent immobiles et consternés?

C’est là tout le mystère de la chose. Et c’est magnifique.

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