Laura Carbone
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POP Montréal 2019 – Jour 3 | Laura Carbone au O Patro Vys: se recharger dans l’océan sombre

Dans le cadre du festival POP Montréal, une soirée aux tons éclectiques a eu lieu hier soir au O Patro Vys, avec une brochette imposante d’artistes: Jom Comyn, Sadie, Diamondtown, Designosaur, Saxsyndrum, et notamment Laura Carbone. Cette musicienne et chanteuse berlinoise fut le joyau de la soirée. Le vent dans les voiles, elle complétait l’avant-dernière date de sa tournée, amorcée depuis le 12 septembre à Los Angeles. Nous avons eu la chance d’échanger quelques mots avec elle!

Laura Carbone: chapelet de diamants noirs

Laura Carbone offre une pop/rock atmosphérique, arborant de sombres dentelles. Elle présente des compositions souvent en mode mineur, des ballades affligées de tourments, un peu comme un chapelet de diamants noirs qu’elle égraine lentement pour faire durer le plaisir. Elle qualifie ses sonorités comme du «noisy dreamadelica», c’est-à-dire un son assez brut, mais rêveur et mélancolique. L’artiste a établi sa réputation live lors de ses tournées précédentes, avec le groupe de shoegaze anglais The Jesus & Mary Chain et le groupe new-yorkais The Pains Of Being Pure At Heart. Comparée à Chelsea Wolfe, Karen O, PJ Harvey et compagnie, son image est raffinée et sobre. Son logo ressemble d’ailleurs à celui du magazine Vogue, affirmant son élégance.

Laura Carbone à Los Angeles, photo par Yulia Kovaleva

Fascination aquatique

La musicienne et chanteuse, jointe quelques minutes après l’ouverture des portes, se montre accessible et amicale. Questionnée quant à sa tournée actuelle, elle la qualifie d’emblée de «pretty savage riot»! «On est allés à Los Angeles, en Arizona, au Texas, jusqu’au Missouri, à Springfield, et ensuite sur la côte Est… Nous sommes enfin entrés au Canada, et ce fut un soulagement! Notre arrivée s’est très bien passée ici. À date, les spectacles se sont très bien déroulés et je suis reconnaissante d’avoir la chance de faire ça avec mon groupe.» Elle mentionne aussi qu’elle a beaucoup aimé visiter Niagara Falls, entre autres. «Je voulais vraiment y aller. C’était comme un rêve pour moi d’entendre ces vagues, ce bruit blanc, et juste d’être là pour quelques minutes. J’étais bouche bée devant ces quantités d’eau, impressionnée par cette intensité.»

La nature et l’environnement, et particulièrement l’eau, font partie des sujets de prédilection de Laura Carbone. Pour elle, il y a quelque chose de rechargeant avec le fait d’être près de cet élément. Et qu’est-ce qui rend ces moments particuliers? «C’est tellement de choses! J’ai pris cette photo en Sicile [celle de son album Empty Sea], et c’était une vue tellement calme et délicate. L’eau peut être sauvage et intense et t’entraîner vers le fond, mais elle peut aussi être un lit sur lequel tu peux flotter et regarder le ciel. C’est tellement diversifié et imprévisible.»

Son album Empty Sea a d’ailleurs été écrit dans des environnements très contrastés, soit pendant un dur hiver à Mannheim (petite ville industrielle en Allemagne), ainsi que sous le soleil de Los Angeles. «À cet endroit, mes yeux se sont remplis de la beauté de la nature. J’aime la Californie, les palmiers, le ciel bleu… Et le fait de pouvoir aller dans le désert ou près de l’océan en quelques heures.» Elle a donc passé quelques semaines à cet endroit pour y finaliser l’album.

L’environnement: au coeur des préoccupations de l’artiste

La Marche pour le climat arrivait pile avec la date de son spectacle prévu à Montréal. Suivant son inspiration et les causes qui lui tiennent à coeur, elle s’est donc jointe à l’événement monstre d’hier, avec son groupe. «C’est [l’environnement] la chose la plus importante, en ce moment. Tout le monde devrait faire quelques gestes inconfortables, afin de changer ou prévenir ce qui risque d’arriver, et le niveau d’intensité de tout ça. Je crois qu’il faut être présents visuellement et verbalement, confronter les gens, même si c’est juste un post Facebook, ou le fait de partir une conversation.»

L’artiste a un intérêt marqué pour ce sujet, mais aussi pour la santé mentale, et ces deux questions peuvent s’entremêler à travers l’écoanxiété, fléau assez nouveau de notre ère troublée. «Je n’ai jamais entendu ce terme, mais je crois que tout le monde devrait avoir de l’anxiété en pensant à notre futur… Ce n’est pas seulement «notre» nature. L’Amazonie est en train de brûler, l’Arctique est en train de fondre, et les ours polaires ne peuvent plus y vivre… Ça peut sembler très loin tout ça, mais, par exemple, chez moi à Berlin, on essaie de faire pousser des plants de tomates sur notre balcon, et ils avaient beaucoup besoin de beaucoup d’eau, car il faisait tellement chaud à Berlin.» L’artiste dénonce aussi l’abus de plastique utilisé dans les hôtels et les restaurants, entre autres. Elle poursuit en disant qu’on peut sentir les changements directement dans notre microcosme, que «la merde arrive réellement», qu’on doit être conscients de ça, et agir en conséquence.

Minéraux guérisseurs

Retour sur la prestation. Vers 23 h, elle entame avec son groupe (composé de Brodie White, Jeff Collier et Mark Lewis) un show d’environ 40 minutes, jouant des chansons de ses deux albums Sirens (2016) et Empty Sea (2018). Les gens qui jasent depuis deux heures se taisent un peu; le style de Laura Carbone, assez différent de ses prédécesseurs, semble en prendre plus d’un par surprise. L’énergie monte d’un cran. Premier constat: le groupe joue vraiment (trop?) fort pour cette petite salle! La voix de Laura Carbone est par ailleurs bien trop puissante pour être contenue entre ces murs…

Et cette voix, cette magnifique voix, se déroule et ondule comme les vagues de l’océan, possédant une sorte de qualité saline vivifiante. Elle semble constituée de minéraux guérisseurs, que l’on pourrait s’enduire sur la peau. Alors que le batteur frappe ses peaux comme si sa vie en dépendait, Laura Carbone distille ses paroles et ses accords furieux de guitare à un public qui se réveille enfin. Si certaines chansons de ses albums peuvent se ressembler, c’est vraiment en live qu’on comprend sa démarche.

Laura Carbone, photo par Helen Sobiralski

Folk et simplicité

Les trois prestations avant Laura Carbone misaient plutôt sur la simplicité. En provenance d’Edmonton, le chanteur-guitariste Jom Comyn et son groupe ont offert une prestation sobre, sans trop d’éclat. Ils semblaient un peu improviser leur setlist… Déjà en commençant, le public semble fatigué, mais il se laisse tout de même entraîner par les rêveries de cette folk/pop aérienne.

Sadie, musicienne de Saint John au Nouveau-Brunswick, quant à elle, présente une technique de fingerpicking impeccable, qu’elle réalise avec une aisance déconcertante. Sa voix cristalline se déploie merveilleusement bien sur ses douces mélodies toutes en nuances. Ensuite, pendant Diamondtown, la salle est très clairsemée… Le groupe manquait un peu de charisme et de conviction, et les petits problèmes techniques ne les ont pas aidés. Dommage, leur folk aux accents country avait du potentiel, avec notamment une intrigante guitare électrique à 12 cordes.

Designosaur, trio en provenance d’Halifax, et Saxsyndrum, de Montréal, étaient également de la partie un peu plus tard. Bref, ce fut une soirée un peu disparate, avec tout de même des musiciens aguerris, et où Laura Carbone, dompteuse de mélodies, nous a fait naviguer dans ses eaux troubles, profondes et noires.

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