Compagnie Marie Chouinard
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Programme double de la compagnie Marie Chouinard à l’Usine C | Du grand art !

La chorégraphe Marie Chouinard ne fait jamais les choses comme tout le monde. Reconnaissable entre tous de par son style, son esthétique, et son audacieuse inventivité, elle est une figure de proue de la danse québécoise contemporaine. Adulée et célébrée sur les scènes les plus prestigieuses à l’international, elle a réuni pour un programme double présenté à l’Usine C deux œuvres contrastantes du répertoire de la compagnie qui compte une bonne trentaine de créations originales.

La soirée commence avec Les 24 Préludes de Chopin dont la première remonte au TanzWochen Wien Festival de Vienne en 1999. C’est une œuvre de 45 minutes à la fois festive et grave où le corps des danseurs et la musique de Frédéric Chopin ne font qu’un, se nourrissant l’un de l’autre dans une parfaite osmose. Composée de solos, de duos, de trios et de l’ensemble des 10 interprètes, ces préludes de l’opus 28 de Chopin conçus pour le piano commencent paradoxalement dans le silence. Puis, doucement, la musique se fait entendre et entre en dialogues avec les danseurs, telle une pluie fine par un bel après-midi d’été.

Mille et un petits détails

De différentes durées, paraissant souvent trop courtes, les préludes se suivent en laissant entre eux un lourd silence qui nuit à la fluidité des interprétations. Sans faire injure au tempo voulu par le célèbre compositeur, la chorégraphie de Marie Chouinard aurait pu les faire s’enchaîner plus rondement. Mais, il s’agit là d’un parti-pris artistique que la chorégraphe tenait à respecter malgré les dangers d’une trame s’en trouvant hachurée.

Déjà que la musique de Chopin ne se retrouve pas souvent sur la grande scène de l’Usine C, la production a fait appel à cette star des costumes qu’est Liz Vandal, en la jumelant aux maquillages d’un autre maître, Jacques-Lee Pelletier, lequel a souvent travaillé avec Lorraine Pintal au TNM. Leur double conception comporte mille et un petits détails, allant des coiffures inspirées des Iroquois, jusqu’au ruban noir que tous les danseurs portent à leurs pieds autrement nus. L’effet recherché est des plus réussis.

En deuxième partie, Marie Chouinard s’est laissée inspirer par un livre du poète et peintre français Henri Michaux, publié en 1951 et titré Mouvements. L’ouvrage, qui l’a accaparée depuis sa découverte en 1980, renferme 64 pages de dessins abstraits à l’encre de Chine, un long poème de 15 pages et une postface. Projetés en agrandis sur l’écran en fond de scène, les dessins passent un à un par le décryptage qu’en a fait Marie Chouinard, se traduisant par des compositions de mouvements et des postures des danseurs similaires à ce qui est représenté sur l’écran. Un peu comme un psy décodant les dessins en pattes de mouche de son patient.

Vêtus d’un justaucorps noir jusqu’au ras du cou, les danseurs se métamorphosent en même temps que l’une d’entre eux, rentrée sous l’interstice entre deux pans du tapis blanc au sol, déclame avec force le poème de Michaux. « Homme arc-bouté », « Homme selon la lune et la poudre brûlante et la kermesse en soi du mouvement des autres », « Homme-bouc », ou bien « Au vacarme, au rugissement, si l’on donnait un corps… », le tout livré sur une musique éclatée de Louis Dufort, et ponctuée par des rugissements animaliers émis par les danseurs.

Créée au Festival international de danse ImPulsTanz à Vienne en 2011, ce Henri Michaux : Mouvements a tellement interpelé Marie Chouinard au fil des ans qu’elle n’a pu résister, en plus de signer la direction artistique et la chorégraphie, à se garder pour elle-même la conception des lumières, de la scénographie, des projections, des costumes et des coiffures. C’est ce qui s’appelle une artiste complète, ayant placé depuis si longtemps la danse au coeur même de toute sa vie.

Photo de Marie Chouinard

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