Rosas - Danse Danse
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Rosas à la Cinquième Salle | Ode à Coltrane

Sacrée, sensible et touchante, l’interprétation du chef d’œuvre « A Love Supreme » de John Coltrane, par les chorégraphes Salva Chantis et Anne Teresa De Keersmaeker, est audacieuse. Les danseurs sont les porteurs d’une composition musicale profonde et complexe qui se base sur quatre notes, un véritable hommage au Jazz avant-gardiste, au mouvement et à l’improvisation.

14 ans plus tard, la chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker et son ancien élève aujourd’hui chorégraphe Salva Sanchis proposent une nouvelle interprétation de la fameuse pièce A Love Supreme. La rupture est marquante, le quatuor mixte de l’époque fait place à quatre jeunes interprètes masculins (José Paulo dos Santos, Bilal El Had ou Robin Haghi, Jason Respilleux, Thomas Vantuycom), fougueux et charismatiques, le blanc étant remplacé par un simple costume noir et bleu marine. La scénographie souligne elle aussi cette rupture, l’intimité de la Cinquième Salle s’accorde parfaitement à la volonté des deux chorégraphes : replacer au cœur de ce travail le danseur et l’œuvre musicale de Coltrane.

Le carré magique de Coltrane

A Love Supreme est une suite en quatre mouvements – Acknowledgement, Resolution, Pursuance, Psalm – qui souligne l’exercice spirituel qui est cher à Coltrane : Révélation, Engagement, Fidélité, Action de grâces. Le premier mouvement repose sur quatre simples notes qui structurent l’harmonie de base : sol – si bémol, sol-do. C’est donc trente-trois minutes qui à elles seules expriment le talent de Coltrane et sa vision spirituelle de la musique. Trente-trois minutes trop courtes pour apprécier pleinement le travail des deux chorégraphes, c’est donc dans un début silencieux de près de vingt minutes que débute cette pièce.

Le silence qui a longtemps été au cœur des créations de Keersmaeker permet aux interprètes de préparer le spectateur à l’explosion qui se fait attendre. Les danseurs se font musiciens, contrebasse, saxophone, batterie et piano sont en mouvement et chaque geste souligne la force de chaque instrument.

Un gong et quatre notes marquent le début du premier mouvement, le spectateur assiste à une véritable explosion. L’ouverture de la pièce est majestueuse, et la prochaine demi-heure ne va pas faiblir.

Photo par Anne Van Aerschot

L’interprétation est physique et harmonieuse, le carré est l’image géométrique qui se dessine et qui est à l’origine de l’œuvre de Coltrane. Un carré qui prend forme, presque imperceptible, avec ses diagonales qui percent l’espace. Les interprètes se déplacent, sans jamais se heurter, le mouvement est fragile mais précis, autant que la musique de Coltrane. C’est au travers du mouvement que l’on réalise mieux pourquoi l’improvisation est au cœur de l’œuvre du Jazzman. On reconnaît ici la kinesphere et l’importance qu’accordent de Keersmaeker et Sanchis au lignes qui composent le corps en mouvement.

La suite de l’interprétation plonge le spectateur dans un véritable voyage spirituel. Entre lenteur et tempo élevé, les danseurs modestes et sensibles nous offrent une performance touchante et authentique. La justesse de l’interprétation repose d’abord et avant tout sur un travail particulier autour de la notion d’improvisation.

Photo par Anne Van Aerschot

La beauté de l’improvisation 

« Improviser c’est écouter », comme le dit si bien Anne Teresa De Keersmaeker. Le danseur est toujours à l’écoute, et c’est ce qui donne au mouvement une toute autre qualité.

À ce titre, si A Love Supreme semble être une pièce marquée par l’improvisation, les chorégraphes accordent une valeur particulière à cette dernière. Salva Sanchis explique ainsi que dans cette création « le matériel [chorégraphique] de base est très précis, aussi précis que possible, de telle façon que l’improvisateur soit forcé d’être lui aussi le plus précis possible. »

Nous comprenons alors que la beauté de cette pièce repose sur la justesse des interprètes dans ce cadre bien précis qui permet l’improvisation. L’authenticité qui se distingue dans le regard de ces derniers et l’intention qui est attribuée à chaque geste offrent au spectateur un spectacle touchant. Le langage chorégraphique qui est proposé apporte alors une dimension plus terrestre à la spiritualité qu’exprime l’œuvre de Coltrane. On retiendra ici l’ancrage des danseurs et le rapport au sol qui est très présent tout au long de cette pièce.

A Love Supreme est définitivement une pièce complexe qui rend pourtant l’œuvre de Coltrane accessible et humaine, et la beauté de l’improvisation qui est imperceptible au premier regard est touchante et parfaitement menée.

Photo par Anne Van Aerschot

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