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Saison 2017-2018 à l’Usine C | Résistante et éclatée

« L’art, c’est le plus court chemin de l’homme à l’homme » a écrit André Malraux. La citation a été reprise par Danièle de Fontenay, directrice artistique et codirectrice générale de l’Usine C, en préambule à l’annonce de sa 22e saison qui comptera dans ses deux salles pas moins de 17 spectacles de tout acabit.

« L’expression artistique ne doit connaître aucune limite, ni la censure ni le mépris. Elle se permet d’aller où personne n’oserait. Elle révèle les peurs, les fantasmes, les traumatismes, interroge la mort et les pulsions enfouies. Elle est ce langage universel qui seul peut relier les êtres par-delà leurs différences », dit encore Danièle de Fontenay qui, depuis la fondation de l’Usine C avec ce précurseur qu’a été Gilles Maheu, continue de tenir le flambeau d’une création scénique à la fine pointe de l’éclectisme. Dans le profil des théâtres montréalais, l’Usine C a toujours fait bande à part, présentant des œuvres en avance sur leur temps, que ce soit de par leurs formes, leurs contenus ou leurs origines.

Photo par NICE TRY - Belessai

Photo par NICE TRY – Belessai

Et ce sera encore le cas en septembre avec Les premiers adieux de Miss Knife, du Français iconoclaste Olivier Py, directeur depuis 2014 du prestigieux Festival d’Avignon. Mais, rien pour l’empêcher le soir venu de s’exhiber dans son personnage sulfureux en paillettes et perruque blonde. Olivier Py chantera son plaidoyer pour la liberté accompagné de quatre musiciens et d’invités spéciaux, parmi lesquels la colorée drag-queen Mado Lamotte. Le spectacle sera présenté hors les murs, au Cabaret du Lion d’Or.

Suivra dans la grande salle de l’Usine, Piece for Person and Ghetto Blaster par la performeuse australienne Nicola Gunn. Conceptrice, auteure et metteure en scène basée à Melbourne, son spectacle sera soutenu par une bande-son électronique et une chorégraphie athlétique.

Chose rare, deux spectacles d’Angela Konrad seront présentés cette même saison. Le premier, Last Night I Dreamt That Somebody Loved Me, a été conçu pour un acteur, Éric Bernier, quatre danseurs, dont Emmanuel Proulx, et un chien, le tout formant un tableau de dérision tragique entre la culture du narcissisme et la quête du bonheur.

Le second, Les robots font-ils l’amour?, est une sorte d’essai scientifico-philosophique prenant la forme d’un colloque international fictif où des experts s’attardent à dresser le portrait de l’homme à partir du singe jusqu’au robot. Une curiosité dont la distribution de cinq comédiens compte Dominique Quesnel et Lise Roy.

En octobre, au croisement du théâtre et de la danse, la compagnie belge Mossoux-Bonté présentera Vice versa, en programme double avec Serpentine de la jeune chorégraphe montréalaise de 26 ans Daina Ashbee, figure montante de la danse contemporaine reconnue pour ses œuvres radicales. Entre lenteur et sensualité qui se métamorphosent en violence corporelle, s’exécutera la danseuse Areli Moran sur une surprenante composition pour orgue électrique.

Performance créée par Philippe Dumaine inspirée de <a href='/artiste/serpentine/' >Serpentine</a> de <a href='/artiste/daina-ashbee/' >Daina Ashbee</a>. Photo par NICE TRY - belessai.

Performance créée par Philippe Dumaine inspirée de Serpentine de Daina Ashbee. Photo par NICE TRY – belessai.

Suivra une adaptation du roman espagnol non moins radical Un si gentil garçon de l’impitoyable Javier Gutiérrez, par Denis Lavalou et Cédric Dorier. Le programme parle d’un « événement multisensoriel saisissant d’actualité, une descente hypnotique dans les abymes du désir et du crime sexuel ». Jean-François Blanchard et Hubert Proulx sont de la distribution des cinq comédiens de cette œuvre singulière.

Neuf danseurs, dont le toujours envoûtant Francis Ducharme, seront sur scène fin novembre pour Some Hope For the Bastards du chorégraphe impénitent Frédérick Gravel qui a marqué son territoire dès 2010 avec Tout se pète la gueule, chérie. Et l’on se souviendra que c’est lui aussi qui a chorégraphié le spectacle Mutantès de Pierre Lapointe mis en scène par Claude Poissant.

Au-delà de ce qu’on connait de lui depuis son Prix Félix-Leclerc, l’auteur-compositeur-interprète Antoine Corriveau sera entouré de pas moins de 25 musiciens en décembre pour Cette chose qui cognait au creux de sa poitrine sans vouloir s’arrêter. Fanny Bloom sera du nombre pour ce spectacle inclassable mis en scène par Alexia Bürger. (Plus de détails au sujet de ce spectacle par ici.)

 

Haentjens lance l’année 2018

L’année 2018 commencera par la mise en scène rigoureuse de Brigitte Haentjens avec Dans la solitude des champs de coton, son deuxième Bernard-Marie Koltès depuis La nuit juste avant les forêts. Dans ce chassé-croisé tranchant comme une lame de couteau entre deux hommes que le danger attire, Koltès avait divisé le monde en deux : les dealers d’un côté et les clients de l’autre. Brigitte Haentjens, qui dirige le Théâtre français du CNA à Ottawa tout en travaillant autant sur les scènes montréalaises, retrouvera aux côtés de Hugues Frenette son acteur de prédilection, Sébastien Ricard, liés dans une joute oratoire vertigineuse.

Performance solo mêlant improvisations vocales, projections documentaires et jeu théâtral, Anthropologies imaginaires, du compositeur expérimental Gabriel Dharmoo, sera à l’affiche de la petite salle de l’Usine C au printemps.

Suivra Moon Missions Lunaires, une pièce d’Evan Webber construite autour de la vie de Wernher Von Braun, le père de la mission Apollo. Il s’agit d’une création étroite avec Pierre Antoine Lafon Simard, directeur artistique du Théâtre du Trillium, fondé en 1975 dans la capitale canadienne. Un collage entre archives et science-fiction sous la forme d’un récit multimédia qui montre bien à quel point l’Usine C ratisse large.

Photo par Marie-Ève Fortier.

Photo par Marie-Ève Fortier.

Parmi les pièces les plus attendues de la saison figure certainement De l’instant et de l’éternité, que Jocelyn Pelletier a écrite d’après Phèdre, le texte immense de Sénèque qui arbore le thème des amours interdites. Isabelle Roy sera la reine Phèdre qui brûle de désir pour le prince Hippolyte, son très chaste beau-fils défendu par Guillaume Perreault. Les deux comédiens investiront en même temps la totalité des rôles de ce mythe coupable qui a traversé les siècles depuis l’Antiquité.

Chorégraphe, danseur et performeur plasticien, avec la particularité singulière d’être bossu, un hommage sera rendu à l’artiste allemand Raimund Hoghe, devenu à Wuppertal le dramaturge de Pina Bausch. Deux spectacles lui seront consacrés : Pas de deux où il se met en scène avec un jeune danseur formé au Bûto, et La Valse, composée par Maurice Ravel, où il confronte sa partition à la réalité vécue par les orphelins, les réfugiés, les migrants et tous les rescapés de la race humaine.

Déjà présenté avec un vif succès à l’Usine C l’année dernière, reviendra le spectacle belge Cold Blood de Michèle Anne de Mey, Jaco Van Dormael et le collectif Kiss & Cry. Ils seront neuf sur scène pour cette nano-danse exécutée avec les doigts, faisant naître une série de nano-mondes poétiques.

Enfin, la programmation de l’Usine C se terminera en mai 2018 avec Lamelles, une performance du scénographe Cédric Delorme-Bouchard qui a à voir avec la pratique architecturale moderne. On trouvera sur scène des projecteurs alignés par une ceinture de fer dont les faisceaux créent avec étrangeté des formes délimitées. Lui qui a signé les lumières et les décors d’une soixantaine de créations en théâtre, en danse et à l’opéra, collabore aussi de façon récurrente au travail d’Angela Konrad, comme quoi tout se tient.

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